Virginie Hours – Juillet 2017

Kim Thúy devient une «boat people» lorsqu’elle quitte le Viêtnam avec ses parents à l’âge de dix ans, en 1978. Réfugiée en Malaisie, elle s’installe ensuite au Québec avec sa famille, étudie à la fois la linguistique et le droit, exerce les métiers de traductrice, interprète, avocate, restauratrice et chroniqueuse.

En 2009, elle publie son premier livre, «Ru» directement inspiré de son histoire de réfugiée, qui est un grand succès et reçoit de nombreux prix. (Editions Libre Expression – Canada)

Nous la rencontrons au Salon du Livre de Genève, occasion d’évoquer son dernier roman «Vi» mais aussi la question des racines, de l’identité, du processus de création littéraire et de la… nourriture!

©photo Kim Thuy Jean-François Brière

Virginie Hours : Pourquoi l’écriture ?

Kim Thuy : Quand nous sommes arrivés au Canada, mon oncle a insisté pour qu’on achète le livre «L’amant». Il coûtait 15$, ce qui permettait à une famille au Vietnam de se nourrir pendant 1 mois, c’est donc avec une grande culpabilité que nous l’avons acheté! Mon oncle m’a lu le livre phrase par phrase pour m’expliquer pourquoi c’était un livre exceptionnel, et ma mère qui considérait que faire des dictées était la meilleure façon d’apprendre une langue me l’a dicté en entier… elle pensait aussi qu’il fallait apprendre des textes par cœur pour acquérir la musicalité, j’ai donc appris entièrement « L’amant », de la première à la dernière page.

Ce fut le moment où la littérature est entrée dans mon cœur, où j’ai ressenti un sentiment de découverte, de fascination pour elle… Et puis, à 14-15 ans, j’ai essayé d’écrire… mais je ne maîtrisais pas assez le français…

VH : Vous n’avez jamais eu envie d’écrire en vietnamien ?

KT : Impossible. Je suis partie à l’âge de 10 ans et le vietnamien n’est pas une langue qui verbalise beaucoup les émotions. Or, pour avoir le vocabulaire des émotions, il faut lire, ce que je n’ai pas pu faire puisque j’ai arrêté d’étudier le vietnamien dès notre départ. Du coup, j’ai le vocabulaire d’une enfant de 10 ans. Par exemple, je connais le mot « triste » mais pas ses nuances comme la mélancolie, la colère, la frustration. En revanche, je les connais en français… donc, je ne peux écrire qu’en français.

Virginie Hours : Vous avez une écriture très sensuelle, vous évoquez des odeurs, le goût des plats… d’où cela vous vient-il ?

KT :  Il y a deux raisons majeures: Tout d’abord, en vietnamien, on ne verbalise pas les émotions. J’ai une amie québécoise qui allait voir un psy depuis 10 ans parce que ses parents ne lui avaient jamais dit « je t’aime ». Alors, j’y suis allée aussi, « pour voir », car mes parents aussi ne m’ont jamais dit « je t’aime ». Au bout de 2h, le psy m’a demandé de rentrer chez moi et de ne plus revenir… Je ne ressens pas l’absence d’amour de mes parents même s’ils ne m’ont jamais dit « je t’aime »  car toutes les émotions et l’affection sont exprimées à travers la nourriture.

Un jour à table, ma mère sert du poisson grillé. Elle choisit la meilleure part pour mon père, les joues du poisson, et les lui donne. Comme j’étais là, mon père me tend le morceau pour que je le mange mais moi, je le donne à mon fils qui le tend à ma mère… Comme nous utilisons des baguettes, les joues du poisson se sont effritées et finalement, personne n’en a mangé. Mais nous avons tous eu le sentiment d’en avoir eu, car en réalité, c’était un mot d’amour qui avait traversé…

La deuxième raison concerne les sens,  j’ai un fils qui est autiste. Quand je lui donne un plat et qu’il le refuse, je dois réfléchir : «est-ce que c’est la forme, la couleur, la température, le goût, l’odeur ou la texture qu’il n’aime pas?» Je dois analyser tous les sens pour comprendre ce qui se passe dans sa tête. Et c’est ainsi grâce à lui que j’ai développé des antennes sensorielles… Et peut-être que mon écriture est plus sensuelle grâce au sensoriel. C’est cette combinaison qui m’a donné cette manière de voir ou d’analyser.

Kim Thuy Vi

« Vi » est aussi minuscule que son prénom l’indique. Car comment grandir dans l’ombre d’un père vénéré et d’une mère autoritaire et alors que l’arrivée des communistes dans le Vietnam du Sud oblige la famille à s’enfuir ? C’est à ce voyage intérieur que nous invite Kim Thuy. Avec des chapitres très courts, des en tête écrits à la fois en français et en vietnamien, une écriture précise et sensuelle, elle nous plonge dans l’histoire du Vietnam et de celle de tous ces réfugiés qui doivent un jour quitter leur pays, affronter l’inconnu, puis se recréer pour mieux vivre.

VH : Vos livres « Ru » et « Vi » évoquent la même histoire, une vie rêvée au Vietnam, puis la guerre, l’exode, le camps de réfugiés, l’arrivée au Canada. Quel lien faites-vous entre les deux récits ?

KT :  Maintenant que le lecteur connaît l’histoire de base, j’ose aller un peu plus loin, en profondeur. Si on avait une caméra, on pourrait imaginer que « Ru » est la scène générale d’un film et que dans « Vi » la caméra se concentrerait petit à petit sur un des personnages.

Par exemple, avec « Ru », je raconte que des gens partent en bateau mais sans donner de détails, sans expliquer quelle machinerie existait derrière ; avec « Vi », j’explique comment on trouvait le bateau, comment on embarquait, je cite par exemple le salon de coiffure où se fixaient les rendez-vous. Aujourd’hui avec la crise des migrants, on se pose les mêmes questions : qui vend ces bateaux pneumatiques ? Où se rencontrent-ils avant de partir ? Comme au Vietnam, il y a des systèmes invisibles et souterrains.

VH : Quand on lit « Vi », il y a 3 personnages de femmes : Ha, Vi et la mère. Aviez-vous la volonté de montrer 3 facettes de la femme vietnamienne ?

KT : Pas du tout! Je voulais raconter l’histoire de Vi et de Vincent après leur installation au Québec, je n’avais pas planifié de parler de la mère et de Ha! Et puis, je me suis demandée si je ne devais pas écrire sur le passé de Vi pour mieux expliquer sa manière d’agir. Mais comme le passé appartient à ses parents et aussi à ses grands-parents, je devais également écrire sur eux…

Ensuite, je voulais montrer comment Vi est devenue ce qu’elle est grâce à l’influence d’autres vietnamiennes qui l’ont aidée à sortir du carcan du modèle de sa mère.

Ainsi, le personnage de Ha est inspiré d’une amie de ma tante qui avait des grands cils et des paupières qui s’ouvraient vers l’extérieur, très grands (en général, les asiatiques ont des petits yeux). Pour elle, sa plus grande qualité était son mascara et le mascara coûtait très cher, il était importé… elle ne l’enlevait jamais mais en rajoutait tous les matins. Elle arrivait donc avec des yeux dont on disait qu’ils ressemblaient à deux « rambutans », ce sont des fruits poilus… J’ai donc commencé à décrire ce personnage à partir de ces cils… Et puis finalement, il est devenu le modèle que VI a suivi puisque le modèle de sa mère ne fonctionnait plus… Ha a pris la place de sa mère.

VH : Quelle est la part de Vi qui est en vous ?

KT : Tout et rien. Je me suis surtout inspirée de la vie d’une cousine qui est arrivée avec sa mère, ses frères et sans son père. L’histoire est partie de là. Elle est toute petite et au fil de l’écriture, elle grandit.

Pour Ha, c’est la même chose. Elle est inspirée de cette amie de ma tante mais ensuite, je lui ai donné la charge de représenter toutes les femmes violées.

Je crée quelque chose de nouveau mais basé sur ma propre histoire. Pendant très longtemps, j’ai été cette observatrice qui regarde du fond de la salle. Aujourd’hui, je suis plus « Jacinthe », je ne suis plus du tout « Vi ».  Et dans « Man », je suis Julie. Donc, les personnages les plus proches de moi sont aujourd’hui les personnages québécois même si je comprends très bien la psychologie des personnages vietnamiens. Alors, savoir ce qui est vrai, ce qui est faux… C’est un problème de personnalités multiples!