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festival-raphael Enthoven

Venu à Genève pour monter sur scène lors du Festival de théâtre “Autour de Madame de Staël”, Raphaël Enthoven était au Beau-Rivage à Genève, quelques heures avant de se rendre au château de Coppet.  Autour d’un café, il aborde avec nous le Romantisme, courant littéraire du XVIIIème siècle qui ouvre à chacun des horizons inexplorés pour conquérir sa propre identité.  C’est aussi l’occasion de recueillir sa vision sur la construction identitaire à l’heure d’internet et l’évolution des idées alors qu’elles sont exposées et débattues par le plus grand nombre.

Votre définition du Romantisme?

Je dirais que c’est une façon de se réconcilier avec la nature sans pour autant sacrifier son identité, sa propre personne, ce qui donne souvent le sentiment que l’âme est un paysage choisi.  Je lirais le romantisme de cette façon-là.  Et puis c’est une façon de réconcilier les élans du coeur avec les calculs de la raison.

enthoven-rousseauJean-Jacques Rousseau fut-il le premier Romantique?

Rousseau est perçu comme un précurseur du Romantisme, et je conteste cela. Je m’intéresse à deux extraits des Rêveries du promeneur solitaire,  que l’on a fait passer pour une certaine façon d’être romantique. Il s’agit en fait d’un abandon du moi et non pas d’une exaltation du moi, ce qui est assez rare chez Rousseau. Je décris, la fameuse chute du pauvre Jean-Jacques, renversé par un chien, qui voit son sang s’écouler et se mêler aux étoiles, et la balade en barque, moment où il se laisse aller au pur plaisir d’exister. Ce sont deux expériences où il s’oublie lui-même, il ne peut donc pas verser dans le romantisme. Il est davantage dans une identité déconstruite.

Le romantisme aujourd’hui?

C’est le même qu’hier, il n y’a pas de différence.  Sauf que le livre de René Girard, «Mensonge romantique et vérité romanesque» a mis le doigt sur  le mécanisme du désir en expliquant le désir mimétique qui repose sur le fait que bien souvent ce qu’on croit désirer, on ne le désire que parce que d’autres le désirent. Ce n’est pas l’objet que nous désirons, c’est le désir que les autres en ont. Et c’est parce que l’on veut savoir qui l’on est que la meilleure façon est de se donner un désir qui ressemble aux autres: on fume au lycée pour se singulariser, et en fait pour se singulariser on fait la même chose que tout le monde. Donc il y a me semble-t-il dans le romantisme, une volonté de conquérir son identité, tout en faisant valoir, le privilège du coeur sur la raison.

Conquérir son identité à l’époque des réseaux sociaux?

Je ne vois pas de différence entre le moment où on a la liberté de raconter sa vie et le moment où on va fouiller dans votre existence.  Dans les deux cas, le malentendu est de tenir pour important ce qui n’importe qu’à soi. Le fonctionnement des nouvelles technologies dont vous parlez a été formidablement décrit au XVIIème siècle par Gottfried Leibniz quand il explique que tous les individus sont des monades en réseau. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. C’est une extension du pouvoir de chaque individu, une célébration de l’autonomie qui culmine en général dans des opinons qui se ressemblent. Auparavant, quelqu’un avait une opinion qu’il partageait en buvant un verre quelque part, on le trouvait sympathique, il rentrait chez lui et puis voilà… Maintenant il rentre chez lui, se met en ligne et découvre 100 000 personnes qui pensent comme lui. Donc ce qui change au fond, c’est l’extension du délire, la possibilité que l’on a désormais de donner à son propre délire les contours du monde entier.

enthoven-reseaux-sociauxL’hyper-connexion d’aujourd’hui modifie-t-elle votre discours en tant que philosophe?

La seule responsabilité que vous donne cette possibilité de vous exprimer, c’est d’avoir à l’endroit des gens qui vous lisent ou vous écoutent le devoir de ne pas les ennuyer, de ne pas leur raconter n’importe quoi et de ne pas simplifier votre discours. Je refuse de simplifier ce que je dis ou de l’affadir, on peut s’exprimer simplement mais simplifier me semble criminel malgré le filtre qui voudrait que l’on s’adresse au plus grand nombre et que l’on essaie de tamiser son propos pour le rendre plus accessible.

Le taux de désintérêt n’est pas moindre non plus, l’envie de s’abstraire de ce monde hyper-connecté n’est pas différente de la tentation de Venise qui pouvait saisir les gens au XVIIème siècle, considérant qu’ils se sentaient observés et jugés de partout.

Des salons philosophiques des Lumières à l’ère d’internet, les nouveaux média ont transformé la tribune dont disposent les intellectuels, mais qu’en est-il de l’évolution des idées?

La finesse d’analyse, la connaissance du caractère humain, la description des passions, me semblent intemporelles. Quand je lis un livre de Houellebecq ou quand je lis les Caractères de La Bruyère, je n’ai pas l’impression de lire avec Houellebecq un livre plus récent, ce n’est que le décor. Et quand on fait l’histoire des idées c’est très intéressant: Nietzsche a écrit contre Platon, mais d’une certaine manière Platon répond à Nietzsche. Je n’ai aucun scrupule à défendre Platon contre Nietzsche et montrer comment Platon a répondu à Nietzsche.  Je n’ai pas une conception linéaire de la chronologie. Je n’arrive pas à penser la temporalité séparément d’un individu pris dans le temps, séparément d’une temporalité vécue. Les idées sont là, on n’a pas fait de progrès en philosophie depuis Platon.