Par Julie Vasa, novembre 2016

Comment expliquer qu’un secret de famille, soigneusement étouffé pendant plus de 30 ans, explose un beau jour ?

Les grands procès d’assises revêtent cette originalité de connaître bien souvent un moment particulier, celui où tout bascule : l’aveu de l’accusé, un témoignage inattendu… Bref, un « frisson d’assise » (l’expression est celle de Stéphane Durand-Souffland, autre talentueux chroniqueur judiciaire : Frissons d’assises – L’instant où tout bascule, Editions Denoël, 2012). Dans l’affaire qui donne lieu au passionnant ouvrage « La déposition » de Pascale Robert-Diard, pas de frisson mais une tornade, un cataclysme ! Il aura en effet fallu plus de trente ans, pas moins de trois procès d’assises et une décision de la Cour européenne des droits de l’homme pour que jaillisse enfin la vérité. L’Affaire « Agnès Leroux » dont il est question ici, du nom de la jeune femme disparue en novembre 1977 sans laisser de traces, est une affaire hors normes à plus d’un titre.

D’abord en raison de son caractère sulfureux : une guerre entre casinos sur la Côte d’Azur, des votes achetés, des désaccords familiaux… Ensuite, la disparition mystérieuse d’une jeune femme après plusieurs tentatives de suicide, dont le corps demeure encore à ce jour introuvable. Également la personnalité ambiguë de celui que tout accuse, sans pourtant aucune preuve formelle de sa culpabilité. Enfin et surtout, un dénouement d’une brutalité extrême où un homme, qui après avoir soutenu son père des années durant, craque et le lâche dans une déposition d’autant plus incroyable qu’inattendue. C’est ce dernier aspect de l’affaire qui a retenu l’attention de la chroniqueuse judiciaire de talent qu’est Pascale Robert-Diard. Ayant assisté depuis des années aux différents rebondissements judiciaires de cette affaire, elle a souhaité en connaître les coulisses, comprendre ce qui a pu conduire Guillaume Agnelet à révéler ce secret de famille dans de telles conditions. Elle lui a alors écrit, sollicitant un entretien, qu’il a accepté.

On découvre dans son ouvrage un jeune homme de 14 ans auquel son père, inquiété par la Justice,  dit un jour : « Tant qu’ils ne trouvent pas le corps, je suis tranquille. Et moi, le corps, je sais où il est ». Puis après plus rien : une justice régulièrement menaçante mais un père toujours libre. « Aveu » réitéré à demi-mots plusieurs années après, à l’aéroport de Genève lorsque ce père rentre de voyage et que son fils vient le chercher. Aucune suite. Nouvelle révélation ultérieure, émanant cette fois-ci de sa mère : séparée de Maurice Agnelet, ravagée par le décès de son fils aîné et contrariée par l’admiration sans bornes que Guillaume voue à son père, elle lui explique que c’est bien Maurice qui a tué la jeune femme avec force détails. Encore une fois, silence total après ces mots, aucun échange, juste une chape de plomb un peu plus lourde sur ce secret de famille. Malgré plusieurs tentatives pour évoquer les faits avec ses parents, Guillaume s’est régulièrement heurté à des murs de silence. Terrorisé, humilié par son père, il aura résisté longtemps. Et c’est au moment ultime où plus aucun recours n’aurait été possible à l’encontre de son père que Guillaume n’y a plus tenu et de manière posée, sereine et extrêmement courageuse, a enfin livré la vérité aux juges.

Avec « La déposition », Pascale Robert-Diard parvient à tenir le lecteur en haleine de bout en bout, alors même que le dénouement de l’affaire est connu. Adoptant un angle tout à fait différent de celui retenu par Ivan Jablonka dans l’excellent ouvrage « Laëtitia », elle parvient à décrypter un fait divers de manière captivante, à travers le prisme de la personnalité d’un des protagonistes. On imagine sans peine le travail que cela a pu représenter, les heures d’entretiens nécessaires pour comprendre la psychologie d’un homme en rupture. Tout le talent de Pascale Robert-Diard réside dans le fait d’être parvenue à restituer une vérité, celle de Guillaume. À la manière des anciens combattants qu’il admire, Guillaume aura livré des années durant un combat intérieur éprouvant, d’une intensité remarquable. Espérons que sa déposition lui aura permis de dépasser cet état, sortir de l’emprise de son père et « tourner la page », enfin apaisé. Nul doute que l’éclairage apporté par Pascale Robert-Diard, avec son consentement, y aura contribué.

La Déposition, par Pascale Robert-Diard, L’Iconoclaste, janvier 2016, 300 pages


À propos de l’auteur

Après avoir été longtemps journaliste politique, Pascale Robert-Diard est chargée des chroniques judiciaires du Monde depuis 2002. Elle suit ainsi toutes les grandes affaires judiciaires.

Ses chroniques peuvent être consultées sur son blog : prdchroniques.blog.lemonde.fr/