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La Société de lecture de Genève organise régulièrement des conférences avec des écrivains, philosophes, historiens, journalistes, metteurs en scène, historiens d’art et hommes politiques. Elle propose ainsi une programmation dynamique, contemporaine et variée.

Invitée par la Société de lecture de Genève pour parler de son roman le 15 novembre dernier, Adélaïde de Clermont-Tonnerre a accepté de se prêter au jeu de l’entretien pour les lecteurs de bythelake.ch. Éclairage sur Le Dernier des nôtres, roman couronné par le Grand prix du Roman de l’Académie française.

Julie Vasa : Comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Adélaïde de Clermont-Tonnerre : J’ai beaucoup lu, très jeune, et au même âge, j’ai commencé à écrire des poèmes, contes, puis des nouvelles et d’autres histoires. Mais à aucun moment, je n’ai pensé que je pourrais partager ce que je faisais. Ce n’est qu’en devenant journaliste, et en commençant à faire de la critique littéraire, que j’ai découvert la production contemporaine. Il y avait des textes et des auteurs merveilleux, il y avait aussi des textes honnêtes… Je me suis dit que je pouvais essayer d’écrire un livre honnête.

J.V. : Comment conciliez-vous votre vie d’écrivain, avec votre métier de directrice de rédaction d’un grand magazine ?

A. de C.-T. : Les journées sont longues et les nuits courtes, mais j’ai conscience de ma chance. L’équipe de Point de Vue est faite de gens formidables, dynamiques, très cultivés, talentueux et bienveillants et nous nous entendons tous très bien. C’est un magazine qui a fêté ses 71 ans cette année. Son histoire est formidable. Il a été créé par des résistants, Marcel Bleustein-Blanchet, l’un d’entre eux sera aussi le fondateur de Publicis et le père d’Elisabeth Badinter. Aaron a écrit tous les premiers éditos. Willy Ronis et toute une génération de photographes ont fait leurs premières armes dans Point de Vue. Surtout, c’est l’un des rares magazines qui vit essentiellement parce que ses lecteurs l’achètent. C’est assez rare. Ensuite, l’écriture, c’est le matin très tôt, chez moi, quand ma famille dort encore. C’est un moment merveilleux. Mon espace de liberté.

J.V. Le Dernier des nôtres est un roman puissant : comment vous est venue l’idée de cette intrigue formidable qui prend place à la fois dans les années 70’ et à la fin de la seconde guerre mondiale ? Pourquoi avoir choisi ces périodes a priori si distinctes ?

A. de C.-T. : Le premier chapitre que j’ai écrit est celui de la naissance de mon héros dans les bombardements de Dresde. Cette scène m’est venue comme un flash. J’étais en larmes en la terminant. Secouée. Ensuite, tout s’est construit autour. C’est très mystérieux le début d’un roman. Une sorte d’alchimie s’opère comme si vous transformiez un élément liquide, mouvant, qui vous file entre les doigts en un élément solide sur lequel vous pouvez alors construire. Ensuite, les années 1970 m’intéressent parce qu’elles sont un miroir de notre époque. Le retour à la nature, la contestation de la société de pure consommation qui triomphait dans les années 1950, font écho à notre intérêt pour l’environnement et aux mouvements altermondialistes ou ceux prônant la décroissance. La violence, les attentats sont aussi des points communs avec ces années-là. La différence, c’est que les années 1970 sont aussi des années d’une grande créativité picturale, musicale, artistique en général. Et des années de grande liberté. Les gens ont vraiment cru qu’ils allaient changer le monde. Cette pulsion de vie s’explique par la terrifiante pulsion de mort qu’a connue la génération précédente, celle de la deuxième guerre mondiale. C’est peut-être le pire moment de l’histoire de l’humanité, celui, en outre, où, pour la première fois de son histoire, l’arme qui pourrait tous nous faire disparaître est inventée. Les enfants de la guerre, contrairement à nous en 2016, ne peuvent donc se retourner vers ce passé avec nostalgie. Ils sont forcés de croire à l’avenir, d’aller, le plus vite possible, vers l’avant. Ces périodes de la guerre et des années 1970 qui nous semblent aujourd’hui si distinctes sont intimement liées.

J.V. : Votre livre mêle très habilement éléments de pure fiction et éléments historiques. Sa rédaction a-t-elle nécessité de nombreuses recherches ? Comment avez-vous procédé ?

A. de C.-T. : Les parties historiques sont très précisément documentées. Je ne pouvais pas écrire sur ces périodes si douloureuses sans être très respectueuse des faits : Dresde, l’opération Paperclip, la question du block 24, tout a existé. Ma hantise était de blesser les gens qui ont connu cette époque, ou leurs enfants… Le texte a d’ailleurs été relu par un historien et j’étais vraiment heureuse qu’il ne trouve pas d’erreur de fond. En revanche, il a déniché des détails absolument géniaux : notamment comment le sens de la 5ème avenue a changé en 1969, ce qui m’a forcé à refaire l’itinéraire de la course poursuite décrite dans le troisième chapitre.

J.V. : Aviez-vous dès le départ l’idée précise de l’intrigue et avez-vous suivi un plan très détaillé dans votre processus de création littéraire ?

A. de C.-T. : J’ai écrit un plan… que je n’ai finalement pas du tout respecté. Surtout j’écris par scène, pas de façon linéaire, je serais incapable d’écrire dans l’ordre.

J.V. : Les héros de votre histoire, Werner et Rebecca, se trouvent confrontés au passé de leurs parents. Croyez-vous que nous soyons destinés à porter les souffrances et les crimes de nos aînés ?

A. de C.-T. : Théoriquement les enfants ne sont absolument pas responsables des crimes ou des souffrances de leurs parents, mais c’est une évidence qu’ils les portent. C’est d’ailleurs cette évidence qui a fait les grandes heures de la psychanalyse. Je pense, néanmoins, que ce n’est pas une fatalité. Nous pouvons décider de réparer le passé, de réinventer nos vies, de nous améliorer. C’est ce que tenteront de faire Werner et Rebecca.

J.V. : Que signifie pour vous le fait d’avoir été récompensée par le si prestigieux Grand prix du roman de l’Académie française ?

A. de C.-T. : C’est un merveilleux encouragement. Surtout que l’Académie, en récompensant ce texte, semble dire qu’il y a une place pour le « roman d’imagination » pour reprendre la belle formule d’Hélène Carrère d’Encausse, alors que les temps sont plutôt favorables à l’autofiction, ou au fait divers, dans la ligne de Truman Capote avec « De sang froid ».

J.V. : Peut-on s’attendre à vous lire dans d’autres genres littéraires que le roman d’imagination à l’avenir ?

A. de C.-T. : Peut-être, j’ai de nombreuses envies, mais la nouvelle histoire que je commence est à nouveau totalement inventée. On ne se refait pas !

J.V. : Votre écriture, très visuelle dans Le dernier des nôtres, pourrait facilement inspirer des cinéastes ! Des projets en ce sens sont-ils en cours ?

A. de C.-T. : Nous avons des marques d’intérêt et cela m’amuserait beaucoup… Ce serait une autre manière pour mes personnages, de continuer à exister.


Adélaïde de Clermont-Tonnerre, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, est journaliste et romancière. Son premier ouvrage, Fourrure (Stock), a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le Prix Maison de la Presse et le Prix Sagan. Il était également finaliste du Goncourt du premier roman.

Lire également notre article : Le dernier des nôtres, une intrigue magistralement menée par Adélaïde de Clermont-Tonnerre

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