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 Juin 2017 – Virginie Hours

Frédéric Lenoir est né le 3 juin 1962 à Madagascar. Après son baccalauréat, il entame des études de philosophie à l’université de Fribourg. En 1986, il commence un doctorat en sociologie à l’EHESS et soutient sa thèse en 1991. Le thème ? La rencontre du bouddhisme et de l’Occident. On le présente comme philosophe, sociologue et écrivain français. Il est l’auteur d’une cinquantaine de livres, BD, romans, essais…

L’actualité est toujours chargée chez Frédéric Lenoir. Présent au Salon du Livre et de la Presse de Genève, il a animé une conférence sur “Philosophie et Méditation” pour illustrer la sortie de son nouveau livre “Philosopher et méditer avec les enfants”, tout en lançant la fondation SEVE en Suisse et en préparant la sortie de son prochain livre… Rencontre avec un homme rempli d’un sentiment d’urgence.

Virginie Hours : Vous avez été rédacteur en chef du Monde des Religions, scénaristes de BD, auteur de contes philosophiques pour enfants, d’essais, de romans… Comment vous définir?

FL : Je ne me définis pas du tout à travers mes œuvres mais comme un être humain qui aspire à oeuvrer pour un monde meilleur. Ce qui m’intéresse, c’est déjà d’essayer de m’épanouir, d’essayer de trouver ma place dans le monde pour y faire quelque chose qui me permette de développer mes talents, mes potentialités, et depuis 20 ou 30 ans, d’écrire des livres, toujours dans le but d’essayer d’aider les autres à être plus conscients, plus responsables,  d’avoir une plus grande lucidité sur eux-mêmes. Si on veut améliorer le monde, et moi ça me préoccupe depuis que je suis enfant, je veux que le monde aille mieux, marche mieux, qu’il y ait plus de justice, moins de guerre… cela passe par la transformation des consciences individuelles. C’est tout le sens de mon travail mais il n’a pas d’autre finalité que d’éveiller les consciences. Je ne me suis pas dit « j’ai une vocation d’écrivain car j’aime écrire » ou « d’être philosophe car j’aime penser. » Non, tout ceci est orienté dans un but précis qui est d’essayer d’améliorer un petit peu les choses pour qu’on vive mieux dans ce monde-là.

VH : Vous publiez en moyenne 2 livres par an, vous animez aussi des stages, vous participez à des conférences… Vous sentez-vous investi d’une mission ?

FL : Il y a une forme d’urgence. Je sens que j’ai besoin de transmettre. Une mission signifierait que je suis mandaté par Dieu et je ne crois pas être missionné. J’ai plutôt une vocation, je ressens intérieurement la nécessité d’œuvrer à dire des choses qui peuvent éclairer les gens, pour essayer de vivre mieux.

VH : Dans “Philosopher et méditer avec les enfants”, quel lien faites-vous entre philosopher et méditer et en quoi est-ce important de transmettre ces notions si jeune ?

Frédéric Lenoir book 1FL : La philosophie est l’acte de réflexion qui permet d’avoir plus de lucidité, d’être capable de débattre avec les autres à partir de raisonnement et elle nécessite attention, présence et clarté d’esprit. Or, j’ai vu, en faisant les ateliers philo, que les enfants sont super agités, très nerveux car ils sont dans l’ébullition de leur mental lié au fait qu’ils sont toujours connectés à quelque chose : à l’école ils doivent apprendre quelque chose, à la maison ils sont sur leur tablette ou leurs jeux vidéo… Ils sont connectés en permanence et ils ont une fatigue cérébrale. Je me suis dit qu’il fallait les aider à lâcher le mental, à être dans ce calme et ce silence intérieurs qui permettent de mieux penser car on est alors plus présent, à soi-même et aux autres. J’ai expérimenté ça avant les ateliers philo et les enfants ont adoré. Les ateliers ont une autre qualité. Maintenant, je généralise ça partout : avant chaque atelier, je propose un temps d’attention,  c’est le principe de la méditation, pour calmer le mental, mieux réfléchir et mieux penser. Voilà la raison : calmer le mental pour mieux réfléchir.

Quant à pourquoi transmettre aux plus jeunes, après avoir beaucoup écrit pour les adultes, j’écris un peu plus pour les enfants car je me rends compte que si on veut que les choses évoluent, il faut éclairer la conscience le plus tôt possible. Or, tout ce qu’un enfant apprend, découvre petit, le marque pour toute sa vie. Et ce qui aide le plus à grandir en conscience, c’est la philosophie. Car elle permet de réfléchir, de ne pas être pris par ses a-priori, ses croyances, ses préjugés et elle nous apprend à discuter. Comme cela me paraît être d’une grande urgence, il faut prendre le problème à sa racine et sa racine, c’est l’éducation, d’où la fondation à laquelle je consacre beaucoup de temps et d’énergie dans le but de développer des formations permettant aux enseignants de faire des ateliers philo.

VH : La création de la fondation SEVE ( (Savoir Etre et Vivre Ensemble) est donc le résultat de ces travaux pratiques débutés en France, et maintenant aussi en Suisse?

FL : En Suisse, en Belgique, au Canada au Maroc… Dans beaucoup de pays francophones. Après avoir testé sur le terrain pendant un an ces activités de méditations philosophiques, je me suis rendu compte qu’il fallait que ça se développe le plus possible au niveau des écoles et qu’il y avait des gens qui faisaient ça dans leur coin, de manière dispersée. J’ai voulu fédérer tout ce qui existait et créer une fondation avec Martine Roussel-Adam, sous l’égide de la Fondation de France qui ayant des gros moyens humains et juridiques, s’occupe de toute la logistique et de l’argent. Moi, je suis sur le terrain pour lancer des formations, former des enseignants à faire des ateliers de méditations philosophiques. On a actuellement 2000 stagiaires en cours de formation après 6 mois d’existence. Donc, c’est vraiment bien parti… On négocie aussi avec les instances gouvernementales des différents pays pour obtenir  les agréments et les accords qui nous permettent d’intervenir dans les écoles, répondre à des formations continues. Tous ceux qui étaient des pionniers travaillent avec nous, ensemble. C’est l’idée de la fondation SEVE : fédérer pour avoir beaucoup plus d’impact, pour accélérer le processus de transformation des consciences à travers la philo…

VH : Et de transmission…

FL : Oui, de transmission car l’objectif final est de transmettre aux enfants ce qui me semble être la clé de tout : avoir un esprit critique, être lucide, ne pas se faire manipuler par les idéologies politiques, religieuses ou consuméristes, être capables de dialoguer avec les autres dans un dialogue citoyen et démocratique. Et ça, ça commence très tôt.

VH : Que pensez-vous de l’écopsychologie qui lie l’état de santé de la planète à celle de l’homme et prône une nouvelle relation avec la nature… La terre va mal et l’homme doit retrouver un lien avec la nature.

FL : Ce n’est pas la terre qui va mal, c’est l’homme qui va mal. La terre nous survivra. Nous, on peut disparaître. Ce qu’on est en train de faire peut conduire à certaines catastrophes comme l’effet de serre, etc… qui ne changeront rien à l’avenir de la planète sur le long terme. Pendant 100 ans, on peut avoir une surchauffe planétaire qui fera que les grands mammifères ne pourront pas survivre, y compris l’homme. On se met plus en danger qu’on ne met en danger la terre. Alors oui, on lui fait du mal parce qu’on pille ses ressources, on déforeste mais tout ça repoussera. Il y a eu des ères de glaciation, des météorites qui l’ont heurtée… et la Terre a survécu à tout ! C’est l’être humain qui est en train de se faire du mal et de faire du mal aux autres espèces vivantes. C’est donc notre intérêt  d’agir de manière plus responsable en respectant toute forme de vie, ce dont je parle dans mon dernier essai “Lettre ouverte aux animaux”. Depuis 30 ans, je milite dans des associations écologiques et je suis très relié à la nature, au monde et à la vie en général. Ce qui me passionne, c’est la vie. Pourquoi on est sur terre, donc ça pose des questions d’ordre spirituel. Je m’interroge sur le pourquoi et le comment de l’existence et tout ce que je cherche à faire, c’est à améliorer la vie.