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Les Queffélec et la Suisse

Mon père était un fou de Suisse et j’ai été à Gruyère avec lui. Nous avons même visité une fromagerie. Ce qui est formidable avec la Suisse, c’est qu’on grossit et on perd du poids à la fois.

Quel livre de votre père conseilleriez-vous à quelqu’un qui voudrait découvrir son oeuvre ?

Ses nouvelles sont aussi belles que du Tchekhov. Donc, « Sous un ciel noir », édition Mercure de France.

Yann Queffélec était au Salon du Livre de Genève, pour une rencontre avec Eric Orsenna sur le thème du père et dédicacer son livre «  L’homme de ma vie  ».

Il s’est rendu disponible entre deux dédicaces pour répondre à nos questions sur ce récit dont le titre peut sembler paradoxal puisqu’il y évoque tout le long des pages, cette figure paternelle qu’il adore mais qui ne l’aime pas.

Pourquoi écrire un livre sur son père après avoir écrit un livre sur sa mère ?

Cela répartit équitablement les hommages… En fait, le livre s’est présenté à moi. Je suis titillé par le romanesque dans la vie et les individus.

Le thème du livre peut paraître difficile : rendre hommage à un père qui ne vous aime pas. Pourtant, il semble que ce soit avant tout le récit d’une enfance heureuse, dans les années 60-70…

Mon père était romanesque ainsi que toute la famille. Donc, ça m’a amusé de retracer une certaine manière de vivre insouciante dans les années 60. J’ai mis 6 mois à écrire ce livre mais il y a une longue période d’incubation et ensuite, un travail de formation du livre. Il faut dévoiler mais sans aller trop loin dans l’intimité car il y a la famille. J’ai voulu écrire un livre qu’il aurait pû lire de son vivant.

Yann Queffelec article

Avec l’écriture de ce livre, avez-vous eu l’impression de relire un pan de votre vie et de redécouvrir des évènements ou des points importants ?

Le premier devoir de l’écrivain, c’est vis-à-vis de l’écriture. Donc, ce livre n’est pas un règlement de compte ni un constat d’huissier. Le but, c’est un beau livre, il ne s’agit pas de mettre quelqu’un mal à l’aise. Un écrivain est une éponge. Il prend des notes, il absorbe pour ensuite les redire de manière plus simple.

Qui était Hervé Queffélec ?

C’est mon père et un personnage. Si j’étais passé à côté de lui, je n’aurais rien compris à mon métier. En me souvenant, en écrivant, j’avais matière à imaginer.

Pourquoi être écrivain ? Pour faire comme votre père ?

Je voulais faire comme maman qui écrivait très bien. Mon père lisait ce qu’il écrivait à ma mère, nous avions le même homme de notre vie. Ma mère écoutait mon père, les yeux mi-clos, la main tenant sa cigarette derrière sa tête et je me disais que s’il suffit de gratouiller un peu pour que toutes les femmes aient un visage aussi beau, je vais écrire… J’ai présenté mes écrits à ma mère qui était éblouie. Il m’a interdit de prendre la plume. J’ai donc décidé d’être écrivain. En devenant écrivain, je suis devenu pleinement moi-même. Prendre un pseudo, c’était le trahir.

Mais n’était-ce pas un moyen d’expliquer des choses à vos propres enfants par exemple ? Car la relation au père est importante…

Je me méfie de la tendance actuelle à tout expliquer par l’enfance.

Yann&VirginieD’ailleurs quel père êtes-vous avec vos enfants ?

Je suis un mauvais père car je les aime trop. Je leur parle trop aussi, c’est ce qu’ils me disent. J’ai mis du temps à me définir.

Devez-vous quelque chose à votre père ?

Je n’ai pas l’impression de lui devoir quelque chose de précis. Ma mère était notre respiration, la mer, la Bretagne, le beau, ce qui donnait du sens à nos calendriers. C’était un homme touchant quand la timidité lui tombait sur la nuque et il n’a jamais été aussi timide que quand il voulait exprimer quelque chose. Nos regards ne parvenaient pas à se détacher l’un de l’autre dans une affreuse mélasse. On n’arrivait rien à se dire.

Avez-vous le sentiment que grâce à ce livre, vous avez pardonné à votre père ?

Je n’ai pas à lui pardonner. Il n’avait pas à m’aimer. Il m’a tout donné sauf de l’amour. J’éprouve toujours une sensation de grande frustration, d’injustice. Il n’avait pas eu de père, donc son but était de fondre vers un autre père, Dieu. Moi, j’étais un vilain petit canard, et donc avec le désir d’être en dehors des clous, à la traverse de l’éducation qu’il donnait. Je me suis rendu impossible pour être à la hauteur impossible de l’éducation impossible qu’il m’a donnée. Je n’en veux de rien à mon père. C’était un bon esprit comme il en existait dans les années 50. Je voulais dire tout l’amour que j’avais pour lui, il était beau pour moi. Au bout de son regard, j’arrivais à voir l’océan. Simplement, cet homme qui n’avait que des qualités ne m’aimait pas. Mais je n’ai manqué de rien sauf d’amour.

Sagesse bretonne.