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Si certains s’interrogent encore sur la légitimité des Inrocks à publier en Une la photo de B. Cantat, qu’ils lisent donc ce livre de Samuel Benchetrit, La nuit avec ma femme. Non seulement ils seront éclairés mais bien plus encore, ils auront eu la chance d’avoir tenu entre leurs mains un récit aussi magnifique que bouleversant.

Le drame de Vilnius est encore très présent dans les esprits. Chacun d’entre nous se souvient du moment où il l’a appris, en cet été caniculaire, celui où j’ai donné la vie pour la première fois quelques jours avant et où, dans un état semi conscient lié au manque de sommeil et au trop plein d’émotions, j’essayais de capter les informations pour comprendre ce qu’il s’était passé, sans parvenir à y croire.

Douze ans après, Marie Trintignant vient visiter Samuel pour la première fois, le temps d’une nuit, celle des retrouvailles et des confidences. Une nuit apaisée dans les rues de Paris qui ont été les leurs, pour dire la douleur de la perte, le manque viscéral, l’envie de vivre, malgré tout. Alors il lui raconte, sa vie, celle de leur fils, après qu’elle soit morte. Deux nouveaux-nés. Son livre est un récit tout à la fois intime et pudique et en cela, il est universel. La Nuit avec ma femme parle en effet à tous, aux parents endeuillés, à ces amoureux dont leur moitié disparaît, à celles et ceux qui se retrouvent seuls pour s’occuper d’un enfant devenu orphelin, à ces enfants apprenant bien trop jeunes ce que veut dire « plus jamais »…

Si Samuel Benchetrit n’occulte rien de la violence subie par Marie, son récit est ponctué de mots doux, de passages très poétiques, empreints d’amour, et d’humour aussi parfois. Et nul doute que ces douze années pendant lesquelles Marie n’avait pas réapparu ont été nécessaires à Samuel pour parvenir à se livrer ainsi, blessé à jamais mais apaisé.

Difficile de citer un passage de ce livre tant j’en ai souligné ! Mais indéniablement, ceux qui m’ont le plus touchée sont ceux de Samuel – père – parlant de son fils, la manière dont il a pris soin de lui au moment de la disparition de Marie mais aussi après, notamment lorsqu’il a eu à lui annoncer cette mort, mesurant à quel point ces mots « plus jamais » demeureraient gravés en lui, comme ils le demeurent encore pour moi, plus de trente ans après les avoir subis. Des moments parfois à la limite du soutenable lorsque l’enfant hurle des heures entières sans pouvoir être consolé et ne s’arrêtant que vaincu par le sommeil.

On peine à imaginer ce que peut ressentir un enfant lorsqu’il réalise que son univers s’est définitivement écroulé et qu’il doit apprendre à continuer autrement. Une violence inouïe, décuplée par l’effet de la célébrité et de la popularité de la victime et de son bourreau. Samuel Benchetrit exprime avec une sensibilité extrême son désarroi face au visage de Marie s’affichant sur tous les murs de Paris, aux yeux de leur fils. Sans parler des mots écœurants retrouvés dans son cartable, laissés par des enfants, réceptacles des paroles d’odieux parents… Alors, quand son fils lui fait part de son angoisse de se retrouver un jour confronté au visage du meurtrier de sa mère, certes réhabilité après sa peine purgée, mais n’en demeurant pas moins celui qui l’a définitivement privé de ce qu’il avait de plus cher, Samuel est un père démuni mais profondément bienveillant : « Le monde est vaste mon grand. Ce jour-là, je ne pourrai pas empêcher ton cœur de battre plus vite. Mais je t’espère si beau, si fort. Honnête et intact de pureté. Capable d’un souffle pour te tranquilliser. Exorcisant tes démons dans l’amour et dans les bras de ceux qui t’aiment ».

ⓒ Coadic Guirec/Bestimage

Espérons que cet enfant devenu grand (et ses frères avec lui) est parvenu à traverser les derniers jours sans s’effondrer.

La nuit avec ma femme est un récit criant d’humanité à l’heure où certains en manquent cruellement… à lire, absolument !

La nuit avec ma femme de Samuel Benchetrit, Editions Plon/Julliard, août 2016, également sorti en format poche collection J’ai lu.