Print Friendly, PDF & Email

Par Julie Vasa

Laëtitia en latin signifie « Joie »… Plutôt déroutant au regard du sort qui a été réservé à cette jeune fille ! Ivan Jablonka signe une enquête minutieuse et passionnante de bout en bout.

Janvier 2011 – Laëtitia Perrais, jeune fille de 18 ans, est enlevée, sauvagement tuée, puis démembrée par Tony Meilhon. Simple fait divers ? Rien n’est moins sûr lorsque le tueur est un récidiviste, et que le Président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, reproche alors aux juges de l’avoir libéré sans le tracer par la suite. S’en est suivie une grève mémorable et sans précédent des magistrats dans la France entière. Pour autant, l’évocation de cette affaire conduit à se rappeler davantage du bourreau plutôt que de la victime elle-même dont on ne sait pas grand-chose finalement. C’est à ce déséquilibre que l’auteur, historien et sociologue, cherche à remédier en procédant à une enquête minutieuse et passionnante de bout en bout.

Révolté par cette affaire et ayant par le passé effectué des recherches sur les enfants retirés à leurs parents puis placés dans l’institution qu’on appelle aujourd’hui l’Aide Sociale à l’Enfance, Ivan Jablonka décide de raconter Laëtitia, son enfance et son adolescence loin de ses parents, dans des foyers et familles d’accueil, le milieu dans lequel elle a grandi, pour mieux comprendre de quelle manière un tel drame a pu se produire et intégrer les répercussions sociales de ce fait divers.

laetitia-ivan-jablonka-1

Pour ce faire, il a rencontré toutes les personnes évoluant dans l’entourage de Laëtitia, les unes après les autres, à commencer par sa sœur jumelle, Jessica, sans l’autorisation de laquelle il n’aurait rien fait. Sa démarche emplie de doutes et de bienveillance est très touchante : point de voyeurisme malsain mais une vraie empathie et une volonté d’apaiser particulièrement émouvantes tout au long du livre.

L’approche adoptée, consistant à observer ce fait divers par un prisme différent, un objet d’histoire, est originale, loin des chroniques judiciaires classiques. Ainsi que le souligne l’auteur, Laëtitia incarne ainsi un phénomène plus grand qu’elle : la vulnérabilité des enfants et les violences subies par les femmes. La méthode pédagogique suivie par l’auteur le conduit à analyser comment interagissent toutes les personnes concernées de près ou de loin par le fait divers : familles naturelle et d’accueil, juge d’instruction, procureur, avocats, journalistes et politiques. L’ « Affaire Laëtitia » est assurément hors du commun en raison de l’horreur du crime, l’un des plus terrifiant du 21e siècle, mais aussi des implications qu’elle aura eues sur la société. L’ « Affaire Laëtitia », c’est aussi une affaire dans l’affaire donnant lieu à une réflexion sur la récidive, indissociable du problème carcéral bien connu en France. Une affaire à l’aune des réseaux sociaux où l’information circule quasiment en temps réel, imposant à tous les protagonistes de s’adapter afin de tenir au mieux leurs rôles. Alternant entre ces différentes réflexions et le récit du crime, l’auteur imprime un rythme soutenu à son ouvrage, rendant ses propos davantage soutenables et au-delà, extrêmement intéressants.

Loin de se positionner en simple observateur, l’auteur livre ici un document engagé, n’hésitant pas à descendre en flèche la récupération politique qui a été faite de Laëtitia, tout en lui redonnant corps et âme et nous faisant découvrir la jolie personne en devenir qu’elle était. Une lecture dont on ne ressort pas indemne et qui nous habite encore longtemps après avoir tourné les dernières pages.

Couronné le 2 novembre par le prestigieux Prix Médicis 2016, « Laëtitia » avait déjà obtenu le Prix littéraire du Monde ainsi que le prix Transfuge du meilleur essai.

Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka, Éditions du Seuil, août 2016, 400 pages


Ivan Jablonka est historien et écrivain. Il a publié, dans la « Librairie du XXIe siècle », aux Éditions du Seuil, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2012) et L’histoire est une littérature contemporaine (2014).


Cliquer ici pour ajouter votre propre texte