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Par Julie Vasa

Une lecture plaisante à la veille du 11 novembre qu’on ne verra plus jamais de la même manière !

Comment faire le deuil de proches disparus pendant la guerre et dont la seule trace restante est une lettre officielle de l’armée annonçant leur décès sans plus de détails et, surtout, sans que la dépouille du défunt ne soit restituée et sans parfois même que l’on sache si elle a pu être enterrée quelque part ? Comment réintégrer une société alors que l’on a vécu des atrocités et perdu des frères de combat sur les lignes de front ? Comment enfin accompagner ces hommes survivants, amochés, traumatisés ?

C’est à ces questions que sont confrontées les trois femmes mises en scène par Anna Hope dans ce très beau premier roman. Trois femmes issues de classes sociales différentes, trois portraits dans lesquels toute la société meurtrie d’après-guerre peut se retrouver. Si ces femmes sont liées, elles ne le savent pas et Anna Hope parvient habilement à expliciter ce lien au fur et mesure du récit, surprenant le lecteur page après page.

Il y a d’abord Hettie, une jeune femme pleine de vie de 19 ans, dont le frère est revenu anéanti psychiquement par la guerre, et qui, pour gagner sa vie, est danseuse de compagnie dans le célèbre Hammersmith Palais et fait à ce titre danser bon nombre d’anciens militaires sur des mélodies de jazz.

Ensuite, Ada, mère d’une cinquantaine d’années, dont le fils unique, Michael a disparu pendant la guerre. Dévastée, elle le voit partout et ne peut se résoudre à s’accrocher au présent et à son mari qu’elle néglige.

Et enfin, Evelyn, 30 ans, qui a perdu son fiancé pendant cette guerre et qui travaille au bureau des pensions de l’Armée, celles octroyées aux anciens militaires.

Chacune à sa manière incarne ce chagrin des vivants, celui des rescapés, ceux qui restent après avoir tant perdu. Nous les suivons à Londres pendant les quelques jours précédant la cérémonie du 11 novembre 1920 lors de laquelle le corps d’un soldat inconnu, rapatrié depuis la France, est inhumé. Un événement qui prend tout son sens pour un lecteur davantage habitué à considérer cette date comme un simple jour férié alors que pour ces femmes et toute la population londonienne, il s’agit en réalité d’une cérémonie salvatrice, l’occasion pour tous ces rescapés de libérer leur parole et tenter un nouveau départ. Selon l’un des protagonistes de l’histoire, « C’est la guerre qui gagne. Et elle continue à gagner, encore et toujours ». À l’issue de la lecture du Chagrin des vivants, rien n’est donc moins sûr…

Après notamment le formidable Au revoir là-haut de Pierre Lemaître qui s’intéressait à la même période, Anna Hope signe ici un roman dont on s’étonne d’apprendre qu’il s’agit d’une première publication tant le récit et la plume sont parfaitement tenus ! Une lecture plaisante à la veille du 11 novembre qu’on ne verra plus jamais de la même manière !

Le chagrin des vivants d’Anna Hope, Gallimard, Coll. du monde entier, Janvier 2016, 400 pages (Titre original : Wake, traduit de l’anglais par Élodie Leplat)

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À propos de l’auteur

Anna Hope est une actrice et auteur anglaise née en 1974.  Elle est connue pour son rôle dans Doctor Who. Le chagrin des vivants est son premier roman.