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Mélanie Chappuis – Juin 2018

On ne mesure pas tout de suite à quel point les mots nous atteignent. On admire la forme, on se répète les phrases à voix haute, pour leur beauté, on se distrait du mal qui nous est narré.

On lit l’enfer sur terre, on lit l’histoire de cette société post-apocalyptique, ultra hiérarchisée, on lit ces hommes qui ne sont plus que des morceaux, destinées à la consommation de ces autres hommes appelés les gras. On lit le droit de la minorité à disposer de la masse, viande à ingérer, chair à violer, muscles à exploiter, cerveaux à lobotomiser.

On lit, et la fascination l’emporte d’abord sur les émotions. Peut-être parce que les personnages n’en ont plus, ou seulement par bribes, souvenirs fugaces effacés par les gras, pour que l’instinct de survie garde le dessus sur la souffrance, qui, lorsqu’elle est trop intense, empêche de continuer.

Et puis, le contenu prend le dessus. Ce qu’impliquent les mots, ce qu’ils laissent comme goût de cendre, de plastique et de terreur chez le lecteur. Souviens-toi, nous intiment les pages, mais les personnages n’y arrivent guère.

Souviens-toi, nous dit l’auteur et, lors d’un cauchemar, la lectrice prend la mesure des mots : son rêve évoque la shoah, les douches exterminatrices, le droit de vie et de mort des uns sur les autres qui sont niés dans leur humanité. Les morceaux circulent dans des abattoirs aux catelles blanches rendues glissantes par le sang, et on glisse et on nous relève violement, et on n’a nulle part où se cacher et on avance jusqu’à notre mort.

Souviens-toi et c’est notre mémoire commune qui remonte à la surface, celle que l’on porte à la suite de nos ancêtres et que l’on transmet à nos descendants. Souviens-toi que la douleur s’en va… À condition d’oublier.

Les romans futuristes en disent long sur le présent et Sacha Després ne cache pas son dégoût pour la société de consommation. Les carnivores d’aujourd’hui deviennent les cannibales de demain, les exploitants, des esclavagistes, les laissés pour compte, des asservis qui n’ont plus les moyens de penser leur existence et travaillent docilement à leur perte.

Où est l’espoir ? « Dans le véganisme » pourrait répondre l’éditrice de ce roman, qui trouve en Sacha Després un auteur engagé comme il n’y en avait pas pour ce combat-là. Des livres de recettes oui, des essais oui, mais les causes ont besoin de littérature pour être défendues, et c’est chose faite. L’espoir, pour d’autres, se situera, non pas dans un illusoire happy end, mais dans la toute dernière page du livre, une dédicace comme prière, pour que tout cela n’arrive pas : aux bienveillants.

Sacha est née en région parisienne au début des années 80. De formation littéraire, elle entre dans une école préparatoire aux Beaux-Arts puis obtient un bachelor en Information et Communication en France. Elle vit aujourd’hui dans la région de Lausanne.

Les Éditions L’Âge d’Homme publient son premier roman La Petite galère* en mars 2015. Son deuxième roman, intitulé Morceaux*, est actuellement disponible en librairies. Ce texte d’anticipation dont l’action se situe plusieurs générations après La Route de Cormac McCarthy, a fait l’objet d’un ROMAN-EXPO à la librairie HumuS en mars dernier. Actuellement exposée à Lausanne, Sacha prépare sa prochaine exposition qui aura lieu en France au mois de septembre.

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Sacha Després ©Christine Caron