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Julie Vasa – Janvier 2017

Comment se construire quand à seize ans, tout votre univers bascule dans l’horreur ? Comment avancer alors que tous les repères qui sont les vôtres sont pulvérisés en quelques minutes d’une violence inouïe un soir d’été ?

Choquée, Hélène a à peine le temps de se poser ces questions qu’elle emprunte la voie de l’oubli. Et c’est sur la base de ce déni incroyable qu’elle va grandir et évoluer.

« Qu’il emporte mon secret », nouveau roman de Sylvie Le Bihan au si joli titre, débute trente et un ans après cet « accident ». Elle y dresse le portrait d’une femme que l’écriture a rendue célèbre. Auteur à succès, l’héroïne enchaîne, désabusée, les salons du livre, les cigarettes et les hommes sans trop savoir où elle va. C’est alors que deux rencontres viennent bouleverser cet équilibre en réalité très précaire. La première a lieu dans une prison. Au cours d’un atelier d’écriture qu’elle anime, Hélène reçoit de l’un des participants une lettre qui brutalement, tel un électrochoc, la renvoie directement à son accident. La seconde est celle d’un autre écrivain avec lequel Hélène passe une nuit et à qui elle va destiner à son tour une missive, sa confession.

Si la lettre écrite par le prisonnier est a priori dévastatrice pour Hélène, elle va se servir de la seconde pour déposer son fardeau, revenir enfin sur ce qu’elle a vécu et se réapproprier son histoire qu’elle a inconsciemment oubliée. À quelques jours du procès de celui qui lui a écrit, Hélène décide d’affronter ses démons pour finalement mieux les combattre.

Qu il emporte mon secret lecture

Sylvie Le Bihan livre dans ce récit une histoire bouleversante, une réflexion sur la reconstruction. Peut-on réellement occulter à tout jamais un événement, si horrible soit-il ? En cela, « Qu’il emporte mon secret » fait immanquablement penser à « Tout n’est pas perdu » de Wendy Walker : des médecins y choisissent d’administrer un traitement aux victimes traumatisées, effaçant le souvenir des événements à l’origine de leurs maux. Or, même si le souvenir de ce qui leur est arrivé disparaît, le mal-être demeure et se révèle sous bien des formes. La comparaison des deux livres s’arrête là car l’ouvrage de Sylvie Le Bihan est bien plus profond. En effet, au-delà du thème de l’oubli, c’est celui du rôle de l’écriture qui est au cœur de son roman, tout à la fois destructrice et salvatrice. La plume de Sylvie Le Bihan, subtile, précise, et dans le même temps pudique, nous transporte dans les tourments d’Hélène. Par une habile construction, elle parvient à alterner passé et présent, imprimant à son récit un rythme rendant la lecture très agréable. L’écriture permet à Hélène d’apprivoiser son passé au fur et à mesure de l’avancée de sa lettre à son amant et joue alors vraiment un rôle réparateur. Ce sont les mots d’un fantôme du passé qui réveillent Hélène de sa torpeur et ce sont les siens qui vont lui permettre d’avancer, de guérir de ses blessures et d’atteindre sans aucun doute un apaisement qui lui a tant manqué tout au long de sa vie.

Qu’il emporte mon secret, Sylvie Le Bihan, Seuil, janvier 2017, 224 pages


À propos de l’auteur

Sylvie Le Bihan dirige aujourd’hui les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire, son époux, qui a signé la préface de son premier livre paru chez Flammarion en 2013 Petite bibliothèque du gourmand. L’Autre, paru en 2014, avait obtenu les prix du premier roman à la Forêt des Livres et au salon de Chambéry et est en cours d’adaptation pour le cinéma. Elle a publié son deuxième roman Là où s’arrête la terre en 2015. Sylvie Le Bihan Gagnaire est par ailleurs impliquée dans la lutte contre les violences faites aux femmes dont elle a fait son combat. Qu’il emporte mon secret est en partie autobiographique.