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Fascinée ! Tel est mon sentiment une fois la dernière page tournée de ce roman à quatre mains « Et soudain, la liberté », signé Évelyne Pisier et Caroline Laurent. Quelle maîtrise et quelle construction littéraire ! Un coup de cœur absolu !

Deux vies valent-elles mieux qu’une ? Certains en sont persuadés, d’autres pas… peut-on en déduire de la dédicace de ce magnifique roman. Il semblerait qu’Évelyne Pisier l’ait expérimenté et ce partage est un vrai délice ! Reflet de la société française durant 70 ans, « Et soudain, la liberté » est un roman à plusieurs niveaux de lecture : celui d’un amour filial très fort et celui d’une amitié non moins exceptionnelle avec, en fil rouge, les coulisses d’une création littéraire très originale doublée d’une réflexion passionnante sur le rôle d’éditeur.

« Pisier », un nom familier, celui de l’actrice française Marie-France. Il ne s’agit pourtant pas d’elle ici, quasi absente de ce livre, mais de sa sœur ainée dont le nom m’était familier depuis mes études juridiques pour être cette grande intellectuelle, spécialiste de l’histoire des idées politiques et épouse de mon professeur de droit constitutionnel. Évelyne a en effet connu un destin absolument extraordinaire et a vécu une relation passionnée avec sa mère dont elle a voulu témoigner. Par chance, pour nous lecteurs, son manuscrit s’est retrouvé entre les mains de Caroline Laurent, jeune éditrice. Il est des rencontres improbables, surprenantes, inattendues… celle entre Évelyne et Caroline en fait sans aucun doute partie : un rendez-vous, puisqu’il n’existe pas de hasard (Paul Éluard).

Une rencontre littéraire pour commencer, entre un manuscrit et un éditeur, puis humaine, entre deux femmes liées par un coup de foudre amical alors que près de 50 ans d’écart ne les y prédisposaient pas nécessairement. Une relation basée sur la confiance, tellement forte qu’elle a permis à l’éditrice de terminer l’écriture même de ce livre formidable après le décès brutal de l’auteur en février dernier : une fois l’accord de publication passé, les deux femmes ont travaillé d’arrache-pied ensemble, dans une sorte d’urgence. Des échanges qui leur ont offert l’opportunité de se connaître au point que Caroline Laurent s’est sentie investie de la mission de transmettre l’histoire d’Évelyne après sa disparition, une promesse qu’elle lui avait faite.

« Et soudain, la liberté » a été récompensé par le Prix Marguerite Duras 2017, par le prix Première Plume 2017. Il a également été distingué par le Grand Prix des Blogueurs Littéraires 2017 en arrivant sur la deuxième place du podium. Gageons que ce n’est pas fini !

Ainsi, ce roman relate l’histoire incroyable de « Mona », mère de « Lucie » (Évelyne) et la manière dont elle parvint à s’émanciper, entraînant sa fille dans son sillage. Cette dernière est née à Hanoï où son père était gouverneur des colonies. Un personnage peu reluisant, maurassien, colonialiste, antisémite, pour lequel les races et les sexes étaient inégaux. On découvre au fil de pages surprenantes de quelle manière Mona est parvenue à survivre à l’enfermement dans un camp de concentration japonais, protégeant sa petite du mieux qu’elle pouvait, puis comment, à la suite de la découverte de l’écriture de Simone de Beauvoir, elle s’est libérée de tous ses carcans, décidant d’apprendre à conduire, prenant un amant et divorçant, décision peu commune à l’époque. La littérature peut décidément tout…

Elle avait renoncé à exercer la profession de médecin pour s’occuper de sa fille, un sacrifice dont Lucie/Évelyne s’est toujours sentie redevable et qui l’a certainement conduite à exceller dans de nombreux projets, en particulier celui d’être l’une des premières femmes agrégées de droit public, engagée dans tous les combats en faveur de la liberté. Une soif de découvertes qui l’a conduite, étudiante, à Cuba où, sans qu’elle en comprenne nécessairement les raisons, elle fut choisie par Fidel Castro et entretint avec lui une relation passionnelle durant quatre ans ! Convaincue par sa mère que cette liaison était vouée à l’échec, elle y renonça et épousa par la suite Bernard Kouchner avec lequel elle eut trois enfants puis, en secondes noces, elle s’unit à Olivier Duhamel et adopta avec lui deux enfants. Une vie riche, dont ces quelques lignes nécessairement réductrices ne donnent qu’un bref aperçu mais si bien approchée dans ce roman aux multiples facettes !

Le saviez-vous? Le chemin d’Évelyne Pisier étudiante croisa même la route de Genève à l’occasion d’une anecdote croustillante, proche du poste de douane de Bardonnex… À découvrir !

« Et soudain, la liberté » dépasse ainsi largement le portrait de femmes pour embrasser une dimension historique et politique qui m’a transportée. Des pages captivantes sur la décolonisation, une vision de Fidel Castro tout simplement incroyable au travers d’une correspondance surprenante, le militantisme communiste, mai 68, l’acquisition du droit à la contraception et au recours à l’IVG, le droit des personnes homosexuelles… On trouve aussi dans ce livre une réflexion très intéressante sur la vie qui passe et l’acceptation de vieillir, expliquant probablement en partie le geste ultime de Mona. La liberté, omniprésente dans ce livre, a également guidé la conduite de Caroline Laurent : celle d’achever l’écriture d’un livre écrit par une autre, celle de se saisir de sa vie, de la romancer pour mieux l’approcher, au risque d’être incomprise de ses proches… « Non pas chercher l’exactitude biographique mais la vérité romanesque d’un destin ». Et si cette liberté lui avait en réalité été accordée par Évelyne elle-même ? Tout le laisse penser ici.

Ainsi que l’explique fort justement Caroline Laurent, il existe deux types d’éditeurs en fonction de leur degré d’implication : les contemplatifs et les garagistes, ceux qui n’interviennent pas et ceux qui prennent plaisir à « plonger leurs mains dans le ventre des moteurs ». Indubitablement Caroline fait partie des seconds ! Les éditeurs sont rarement les coauteurs de leurs auteurs. « Et alors ? » aurait soufflé Évelyne à Caroline ?

Associant le lecteur à son cheminement, elle décortique ainsi précisément la manière dont elle a procédé, les coulisses du processus littéraire qui l’a animée. Partageant ses doutes, elle alterne alors très habilement les chapitres où il est question de Lucie/Évelyne et de sa mère, avec ceux où elle évoque sa propre relation avec Évelyne, et encore avec ceux où sa plume la révèle davantage personnellement.

Passer de l’autre côté du miroir, un chemin délicat que Caroline Laurent a su emprunter avec un talent fou. Une prise de risque importante mais assumée et maîtrisée au bénéfice d’un livre formidable qui nous permet de connaître un peu plus cette femme extraordinaire que fût Évelyne Pisier.

(Et soudain, la liberté, de Évelyne Pisier et Caroline Laurent, août 2017, Les Escales)