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Virginie Hours

« Insulaire » est un documentaire à l’image de l’île chilienne Robinson Crusoé, petit confetti perdu au milieu de l’océan : rude et attachant. Bercé par la voix grave de Mathieu Amalric et servi par de très belles images, ce film nous transporte ailleurs, à travers l’histoire et les chimères d’un homme mais aussi de nos propres rêves.

Car Stéphane Goël utilise l’histoire d’Alfred von Rodt, un bernois qui voulut devenir gouverneur de cette île chilienne et la transformer en colonie moderne, pour s’attacher à ses descendants qui continuent aujourd’hui à entretenir un lien ténu avec la Suisse et nous offrir un miroir à nos propres envies et incertitudes. En effet, à l’heure de la mondialisation et de l’hyper connexion, le souhait des îliens reste de vivre quasi en autarcie, au dépend de la météo et de la visite mensuelle du bateau. Car même si elle est aride et isolée, ses habitants voient dans l’île un futur, pour eux et pour leurs enfants. A nous alors de nous questionner ensuite sur nos aspirations et de répondre à l’interrogation sous jacente : et nous, quelle est notre île ?

Entretien.

Virginie Hours : Est-ce l’île qui vous a conduit à l’histoire d’Alfred von Rodt ou est-ce l’histoire d’Alfred von Rodt qui vous a conduit à l’île ?

Stéphane Goël : J’ai découvert leur existence à tous les deux au même moment en lisant  « La Véritable Histoire de Robinson Crusoé » de Ricardo Uztarroz en 2006. Ce livre raconte l’histoire d’Alexandre Selkirk, un pirate écossais qui a été abandonné sur une île déserte de 1704 à 1709 et qui aurait inspiré Daniel Defoe pour écrire son célèbre roman. L’île sur laquelle il a vécu s’appelait «  Mas a Tierra »  à l’époque, et en 1966 elle a été rebaptisée « Robinson Crusoé ». À la fin du livre, Uztarroz mentionne le fait que cette île a été colonisée par un Suisse à la fin du 19ème siècle, le baron Alfred von Rodt. Ces quelques ingrédients – île déserte, Robinson Crusoé, aristocrate bernois – m’ont donné envie d’en savoir plus sur cette histoire. J’ai trouvé quelques lettres d’Alfred von Rodt aux archives de Berne et je suis allé visiter l’île une première fois en 2008.

VH : Concrètement, combien de temps avez-vous mis pour atteindre l’île en venant de Suisse et en prenant quels moyens de locomotion ?

SG : Environ une semaine…  On prend un vol Genève- Paris-Santiago. Puis un bus Santiago-Valparaiso. Il faut ensuite attendre à Valparaiso que le petit cargo « Antonio » – qui ravitaille l’île une fois par mois – fasse le plein et que la météo soit bonne. Puis c’est trois jours de traversée. On peut aussi prendre un petit avion (cinq places) depuis Santiago qui atteint l’île en trois heures de vol environ. Il y a en principe un vol par semaine pendant la belle saison, mais ça dépend de la météo. Et les places sont rares parce que cet avion sert surtout à transporter des langoustes depuis l’île sur le continent…

VH : Selon vous, quels sont les éléments suisses que vous avez retrouvés dans l’île et/ou dans la manière de vivre des insulaires ? Ou quels liens voyez vous encore aujourd’hui entre la Suisse et l’île ?

SG : Il n’y a plus véritablement d’éléments suisses dans l’île. La maison d’Alfred von Rodt a disparu dans un incendie, et un petit musée dans lequel il y avait des archives de sa présence a été détruit par le tsunami de 2010. Son arrière-petit fils s’occupe du restaurant du village « Le baron de Rodt » dans lequel il y a quelques photos d’époque. C’est lui – Juan de Rodt – qui décore son restaurant avec des drapeaux suisses lorsqu’il y a des fêtes au village. C’est lui aussi qui a repris contact avec  l’ambassade de Suisse à Santiago. L’ambassade a financé la restauration de la  tombe du baron qui avait été aussi détruite par le tsunami. Et l’ambassadeur a visité l’île à deux reprises (dont une fois pour inaugurer la rue « Alfred von Rodt », scène que l’on voit dans le film).  Bref, les liens avec la Suisse sont en train d’être recréés. Il y a une forte affirmation identitaire de la part des insulaires, qui veulent se distinguer des continentaux (qu’ils appellent des « Plasticos »). Ils se revendiquent comme étant des indigènes, descendants de von Rodt. Donc pas vraiment suisses, mais issus de la colonisation d’un suisse…

VH : Avez-vous trouvé votre île ?

SG : Cette île est comme un miroir. C’est un lieu étrange, superbe et fascinant. Je m’y sens très loin et étonnamment très proche aussi. Dans l’ailleurs absolu, perdu au milieu de l’immensité océanique. Et dans une étonnante proximité parfois, en parlant avec les habitants de leurs préoccupations et de leur vision du monde. Mais je continue à rêver à d’autres îles, géographiques ou métaphoriques…

Né en 1965 à Lausanne, Stéphane Goël travaille comme monteur et réalisateur indépendant dès 1985. Il se forme au documentaire avec John Reilly et Julie Gustafson chez Global Village Experimental Center et collabore avec de nombreux artistes et réalisateurs comme Nam June Paik. Aujourd’hui, il fait parti du collectif Climage au sein duquel il produit et réalise de nombreux documentaires destinés au cinéma ou à la télévision. Il est membre notamment de l’Académie du cinéma suisse.

Insulaire, de Stéphane Goël

Sortie en Suisse romande : 13 mars 2019

Sortie en Suisse alémanique : 4 avril 2019