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Virginie Hours

Le film « Monsieur » (Sir) est le premier long-métrage de l’indienne Rohena Gera après un premier documentaire remarqué en 2003 nommé « What’s Love Got to Do with It ? »  et qui montrait les interrogations de certains Indiens urbains et privilégiés face à l’amour et au mariage. Cette fois-ci avec « Monsieur » (Sir) présenté lors de la semaine de la critique du Festival de Cannes en 2018 et qui a remporté le prix du public au Festival du film romantique de Cabourg, elle raconte l’Inde d’aujourd’hui à travers les relations délicates d’un jeune cadre indien et de sa bonne.

Entretien avec la réalisatrice Rohena Gera en français, langue qu’elle apprit à la Sorbonne à Paris.

Virginie Hours : Comment vous est venue l’envie de devenir réalisatrice ?

Rohena Gera : Je ne sais pas très bien. A la maison, nous n’avions accès qu’à  la télévision nationale mais j’étais intéressée par l’image des films en VHS même si je ne savais pas que faire de cet intérêt.

A 18 ans, je suis partie à l’université en Californie et je me suis tournée très vite vers l’écriture. J’ai donc fait un bachelor à Stanford en creative writing, puis j’ai étudié au Sarah Lawrence College à New-York.

En parallèle, j’ai commencé à travailler pour la Paramount : je lisais des livres à leur sortie et appréciais s’ils pouvaient être adaptés en film. J’ai aussi travaillé comme assistante d’un producteur avant de rentrer en Inde. Dans ces années 97/98, le pays changeait. J’ai donc travaillé dans une société de production, notamment comme scénariste, sur des sériés télé ou des films de Bollywood mais j’ai rapidement compris que ce n’était pas mon truc. Même si j’ai grandi en Inde, je ne suis pas familière de ce type de films. J’ai alors écrit un scénario mais ne trouvant personne souhaitant le réaliser, j’ai décidé de m’en charger moi-même. Mais comme je n’ai trouvé aucun soutien financier, j’ai abandonné et je suis partie en France où j’ai réalisé un documentaire What’s Love Got to Do with It ?  Et j’ai compris que j’aimais vraiment la réalisation.

VH : Avez-vous des références cinématographiques ou des sources d’inspiration ?

RG : En Inde, je n’allais pas beaucoup au cinéma. Je n’ai donc pas une grande culture cinématographique. J’ai découvert le cinéma d’auteur quand j’étais à New-York. Mais le film In the mood for love de Wong Kar-wai m’a beaucoup influencée. J’ai beaucoup pensé à ce film quand j’ai écrit le scénario de Sir car j’aime la manière dont il a filmé la retenue des deux héros. Sinon parmi les réalisateurs français, j’aime Cédric Klapish car il réalise des films grand public avec de l’humour et du sens.

VH : Est-ce que l’histoire du film est inspirée de votre propre expérience, notamment en tant qu’indienne ayant vécu plusieurs années à l’étranger et dont le regard qu’elle porte sur son pays peut évoluer ?

RG : Quand j’étais petite, c’était compliqué pour moi d’avoir des gens à la maison. J’avais une nounou qui s’occupait de moi, que j’aimais très fort et qui m’aimait très fort mais nous vivions dans un système de ségrégation. J’étais consciente que c’était quelque chose de malsain mais je ne savais pas quelle réaction avoir. Lorsque je suis rentrée en Inde, c’était différent car j’habitais dans mon propre appartement.

C’est compliqué de vivre avec quelqu’un qui est chez soi tout le temps mais qui n’est pas un colocataire. Il y a une intimité énorme mais il faut savoir garder les distances et c’est tout l’intérêt de l’histoire de Monsieur. Après avoir réalisé le documentaire qui parle de l’amour et du choix, j’ai pensé que je pouvais aborder cette histoire de classe sociale à travers une histoire d’amour en partant de deux postulats: quand on est amoureux, on se donne la peine de voir le monde du point de vue de l’autre, de sentir physiquement ce que l’autre vit ; quelqu’un peut avoir tout l’argent qu’il veut, il est perdu si l’autre ne lui rend pas son amour.

En fait, rien n’est un problème entre deux amoureux jusqu’au moment où le monde extérieur s’insinue dans leur espace. La scène qui se déroule chez la mère d’Ashwin et où personne ne regarde Ratna est la plus violente car Ashwin réalise qu’il vit dans sa bulle et qu’il pense que tout est possible. Cette vision de la réalité du monde vient de ma vie, des questions que je me suis toujours posées mais sans trouver de réponse.

VH : D’où votre décision de choisir une fin « réaliste » ?

RG : J’aime beaucoup les histoires d’amour car je crois que l’amour est une force de transformation qui nous aide à devenir nous-même si on a la chance d’être avec quelqu’un qui nous soutient, nous accompagne dans la réalisation de notre potentiel. Mais un tel partenaire n’est pas facile à trouver. Ce qui m’intéresse, ce sont les critères qui nous font choisir telle ou telle personne et qui ne sont pas toujours les bons. Dans notre manière de décider ou de choisir, on peut être plein de préjugés et juger par exemple, qu’un diplômé d’Harvard est plus intelligent qu’un chauffeur de taxi. Enlever les préjugés m’intéresse.

VH : Que pensez-vous de la place de la femme dans la société indienne ? Est-il facile d’être femme et réalisatrice ?

RG : Les femmes peuvent aujourd’hui tout faire en Inde même si c’est plus difficile dans certains métiers où règne un côté boy’sclub. Dans le cinéma, que l’on soit un homme ou une femme, réaliser son premier film reste difficile même si ce n’est pas impossible. Mais globalement, tout dépend de soi. Rien n’est interdit mais c’est plus ou moins compliqué de trouver sa voie. Et c’est un autre sujet.

« Monsieur »  (Sir) réalisé par Rohena Gera avec Tillotama Shome et Vivek Gomber

« Monsieur », c’est la manière dont la jeune domestique Ratna s’adresse à Ashwin, le fils d’une riche famille de Bombay chez qui elle est domestique, ce qui signifie qu’elle habite dans son appartement et s’en occupe complètement. Elle est une jeune veuve, lui a quitté sa fiancée quelques jours avant leur mariage. Elle a un objectif dans la vie, lui n’est plus certain de vouloir reprendre l’entreprise de son père. Ils se croisent, se parlent, se comprennent…

Loin d’être un huis-clos étouffant, ce film nous offre un très beau tableau du quotidien dans une grande ville indienne et de ces sociétés qui vivent en parallèle et ne devraient jamais se mêler. Rohena Gera ne cède pas à la mièvrerie et reste au plus près de la vérité sociale tout en proposant une belle histoire d’amour au ton toujours réaliste sans être simpliste.

Date de sortie en Suisse romande : 9 Janvier 2019

Date de sortie en France : 26 Décembre 2018

Date de sortie en Suisse alémanique : 8 Novembre 2018

Othmar Ammann