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Sonia Jebsen – Septembre 2019

« Etre curieuse n’est pas un vilain défaut” pourrait être une devise de l’équipe  bythelake.

Lors de nos dernières flâneries, sur les bords du lac à Nyon, nous avons rencontré une personnalité locale réputée pour sa bienveillance et son sourire chaleureux. Cet homme s’appelle Yves Müller. Où pouvez-vous le croiser ? Durant l’été, souvent les pieds dans l’eau, à proximité de l’embarcadère. Il ne fait pas trempette!! Il empile patiemment quelques pierres trouvées dans l’eau, créant des sculptures défiant un équilibre précaire. Une vision qui ne laisse personne indifférent!

Cet exercice baptisé le rock balancing est-il une quête spirituelle? Un art? Un sport ? La réponse est certainement un dosage subjectif de différentes motivations… 

Voici la définition dans Wikipédia : » Un équilibre de pierres est l’art d’empiler ou de juxtaposer des pierres. La stabilité de l’ensemble n’étant dû qu’à la réaction mécanique des pierres les unes sur les autres, l’équilibre de pierres constitue un défi à la gravité. L’emploi de colles, adhésifs ou tout objet autre qu’une pierre est prohibé. D’un point de vue mécanique, chaque pierre doit être soutenue par au moins trois points d’appui, de sorte à former un tripode par encastrement. »

Les mots, c’est bien joli, mais pour véritablement comprendre cette pratique créatrice, rien ne vaut une démonstration en live, commentée par Yves Müller. C’est avec générosité et simplicité qu’il nous raconte son chemin de vie, celui d’un survivant, d’un épicurien, évoluant au fil des épreuves, toujours en quête d’équilibre.

Sonia Jebsen : Bonjour Yves, quel est votre chemin de vie ?

Yves Müller : Je suis né au Vietnam de parents inconnus en 1965. Orphelin, j’ai été trouvé dans la rue blessé au pied… les soeurs françaises m’ont recueilli en 1970 à l’orphelinat. Quelques temps plus tard, l’ONG Terre des Hommes, cherchant des enfants pour adoption, a présenté mon dossier à un couple suisse. C’est ainsi que j’ai débarqué en Europe, à l’âge de 8 ans, avec ma nouvelle famille et une vie à construire dans de meilleures conditions.

Ma passion pour les métiers manuels et la création m’a conduit à exercer en tant qu’ébéniste/rénovateur dans des sociétés telles que BBG, Pfister, durant 8 ans. Puis j’ai travaillé dans le milieu médical.

Je me reconvertis et m’adapte facilement à différents domaines professionnels. J’ai la chance d’avoir fondé ma propre famille, j’ai deux enfants dont je suis très proche et beaucoup d’amis. Dans mes loisirs, curieux et touche à tout, j’ai pratiqué différents sports, la gymnastique, l’athlétisme, le ski. A présent, volley, roller skate, et danse.Quand j’aime une activité sportive ou artistique, je m’implique à fond, c’est mon tempérament passionné.

Sonia Jebsen : Comment avez-vous découvert le rock balancing ?

Yves Müller : J’aime le contact avec les gens, c’est essentiel pour moi. Ainsi, j’ai rencontré beaucoup d’artistes, photographes, créateurs. L’un d’entre eux est celui qui m’a initié au rock balancing : mon prédécesseur dans ce coin du lac. A son contact et le voyant faire, l’envie est venue de me “jeter à l’eau”. Contrairement à lui, je ne suis pas timide et le regard des passants ne me dérange pas du tout. Il m’a laissé sa place à Nyon pour aller créer le long des rivières de la région.

Sonia Jebsen : En quoi consiste l’empilement de pierres ?

Yves Müller : Le défi est de réussir l’équilibre sur 3 points fondamentaux et suffisants, entre chaque pierre que je sors de l’eau. Le temps de montage dure quelques minutes, mais sans garantie de succès. Car vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, comme dit la fameuse citation!

Et c’est vrai. Les pierres du lac sont diverses et variées en poids, forme, mais travaillant sur un périmètre restreint, je retrouve parfois les mêmes, les plus accessibles. L’eau du lac n’est pas aussi mouvementée, donc, la plupart stagnent au même endroit. Certaines peuvent peser plusieurs kilos.  Mais c’est la maîtrise de leur axe d’énergie qui est essentiel pour réussir l’équilibre. En fait, le plus difficile dans le rock balancing, c’est de monter une sculpture avec des petits cailloux, car on ne sent pas leur poids! Au contraire une grosse pierre est plus facile à manier, elle apporte de la résistance à la sculpture contre les éléments naturels. Par exemple, si un oiseau se pose sur la pierre du haut, rien ne bouge.Mais lorsqu il s’envole, tout peut s’écrouler. Du fait de déplacement d’énergie!

Sonia Jebsen : Quels sont les bienfaits du rock balancing, en ce qui vous concerne ?

Yves Müller : Cette pratique m’apporte de l’énergie positive au travers du contact avec les pierres et l’eau du lac. Tout mon corps s’en imprègne durant le temps de montage de la sculpture. On apprend la patience, la concentration, mais aussi le lâcher prise. Car il faut apprendre à laisser tomber sans s’entêter, qu’un échec est une leçon d’humilité… et surtout ne pas se prendre au sérieux. Ces derniers jours, ma patience est mise à l’épreuve avec la construction du pont qui est particulièrement difficile. Mais si je ne réussis pas aujourd’hui, ce sera pour demain, ou après-demain!

Et puis il y a la rencontre avec les gens, les promeneurs, habitués du coin ou touristes. Beaucoup s’arrêtent pour me regarder en action et entament la conversation. Il y a toujours un mot, une photo, un encouragement, c’est très agréable. J’aime faire plaisir aux autres dans la vie, et c’est une jolie manière de transmettre des ondes positives. Les mêmes que je reçois de la belle nature où j’évolue.

Sonia Jebsen : Ce joli coin du lac Léman est votre terrain de jeux. Pourquoi ne pas tester les cours d’eau de la région ? Y trouve t’on les mêmes énergies ?

Yves Müller : Oui, j’y pense. L’eau des rivières diffuse une énergie plus intense que le lac où elle stagne en général. En raison du flux permanent, les pierres se déplacent dans les cours d’eau. Elles sont façonnées par le courant, se transforment, deviennent lisses, plus rondes, plus belles. Et cela me tente vraiment de pratiquer le rock balancing en rivière. Cela fait trois ans que je crée ces sculptures de pierre et je progresse vers le haut, en ajoutant petit à petit un élément supplémentaire. Si vous regardez des vidéos Youtube sur cet art, vous verrez des merveilles d’ équilibre réalisées avec des matériaux différents tels que des motos ou des bambous! C’est époustouflant!

Sonia Jebsen : Peut-on considérer le rock balancing comme un art éphémère ?

Yves Müller : Oui, tout à fait. Nous ne détruisons rien sur les sites de création, nous utilisons le matériau disponible, l’équilibre atteint ne dure qu’un moment, puis la nature reprend ses droits. On repart à zéro, c’est un cycle de vie éphémère qui donne au rock balancing son attrait. Chaque tentative est une première fois et me procure du plaisir.

Comme Yves, nous sommes tous en quête d’équilibre dans nos vies, car à tout moment, il peut être remis en question. Nous jonglons avec nos obligations entrecoupés de moments de plaisir, de loisir, de ressourcement, de farniente.  A la fin de notre entretien avec lui, nous nous sommes senties apaisées et animées d’une belle énergie qu’il transmet naturellement. Merci à lui pour ce partage.

Avis aux flâneurs curieux, vous pouvez retrouver Yves Müller tous les jours, à partir de 15h30 dans son atelier en plein air à Nyon. Si le temps le permet, et que la température reste agréable,  il espère créer de nouveaux équilibres de pierres jusqu’au mois d’octobre.