Sonia Jebsen – juin 2020

@RodolpheDemol

Quel bonheur de retrouver le chemin des musées de la région après cette interruption “momentanée” des expositions. L’une d’entre elles, au titre très évocateur, a retenu toute notre attention : “des rives et des crêtes” au Musée du Léman à Nyon. Elle est consacrée à l’artiste franco-coréenne Ji-Young Demol Park. Partez en balade autour du lac avec ses  58 aquarelles et encres de Chine et ses carnets de voyage : Genève, Nyon, Morges, Lausanne, Chillon, Evian et tant d’autres lieux familiers.  En miroir à cet accrochage poétique, un ouvrage dont elle est l’auteure vient de paraître, le 3 juin dernier,  aux Editions Glénat. 

Sonia Jebsen : Existent-il des similitudes entre votre pays de naissance et la région du Léman ?

Ji-Young Demol Park : Née en Corée du Sud (1970), j’ai vécu au coeur d’une région montagneuse dont les massifs émoussés ont un point culminant n’excédant pas 1’200 mètres. A la fin de mes études, j’ai créé une école d’art en Corée. A 27 ans, je me suis accordé une année sabbatique pour voyager en Europe et voir les trésors artistiques découverts dans les livres. Ceux-là mêmes qui m’ont donné envie de devenir artiste. J’ai choisi de m’installer en Pays de Savoie, idéalement situé au coeur de l’Europe. Le massif des Alpes m’a toujours  attiré  car enfant, une de mes séries télé préférées était Heidi. J’étais subjuguée par ces grandes montagnes escarpées, et le fait que l’on puisse vivre si proche des sommets. En comparaison, celles de Corée m’évoquent une certaine féminité avec leurs croupes végétales et leurs douces crêtes. Tandis que le paysage alpin me parait plus masculin, car issu d’un jaillissement minéral imposant semblant défier les hommes.

@Ji-Young Demol Park
Vue depuis Vevey

Ji-Young Demol Park

Sonia Jebsen : L’exposition au Musée du Léman est en lien avec la publication de votre ouvrage au titre éponyme. Quelle est son histoire ?

Ji-Young Demol Park : En 2016, Lionel Gauthier,  le conservateur, a découvert mon travail au travers d’un accrochage sur “Les baigneuses” à Annecy. Lors de notre rencontre, je lui ai montré une série de paysages du Léman qu’il a beaucoup aimée. Ainsi, nous avons décider de  collaborer sur l’exposition actuelle.

Sonia Jebsen : Votre amour de la nature est évident. Quelle est votre quête en tant qu’artiste ?

Ji-Young Demol Park : Enfant, j’ai vécu au coeur d’une montagne souvent associée à des moments de partage, de complicité avec mes proches et notamment ma maman. De confession bouddhiste, elle nous emmenait souvent, mes frères et moi, au temple. Lors des petites ascensions en montagne et des marches en forêt, j’ai appris l’émerveillement sur la nature environnante. En chemin, ma mère ramassait des cailloux qu’elle déposait sur de petits cairns en guise de voeu ou prière. A ses yeux, tout élément naturel était précieux. Chaque dessin, aquarelle, encre de Chine ou encore brou de noix que je fais sur la nature, semble être devenu pour moi, une façon de poser une pierre devant ces éléments précieux dont il faut prendre soin.

Sonia Jebsen : Harmonie et fluidité émanent de vos oeuvres à l’encre de Chine. Que vous apporte l’utilisation de ce médium ?

Ji-Young Demol Park : Dans les cultures chinoise, japonaise et coréenne, c’est le médium absolu de l’expression picturale ou calligraphique. Elle permet de passer du noir intense aux diverses teintes de gris, jusqu’au blanc de la feuille, avec une grande économie de moyens. Petite fille, et grâce à mon père, j’ai découvert les créations des grands maîtres occidentaux. J’étais fascinée par les techniques qu’ils utilisaient pour peindre lumière et ombre, les mélanges de couleurs pour les paysages, les natures mortes ou les portraits. Etrangement, lorsque j’ai délaissé la photographie au profit de la création picturale, ma culture d’origine s’est doucement imposée dans mon expression.

Sonia Jebsen : La nature est-elle votre premier atelier ?

Ji-Young Demol Park : Oui, par tous les temps, en toute saison, je suis d’abord une artiste de terrain. Je ne sors jamais sans mes carnets de croquis. Lors de mes déplacements, mes voyages, mes randonnées, je couche inlassablement mes émotions visuelles sur ces pages blanches. De retour chez moi, je puise dans les carnets de notes pour créer mes séries picturales de grand format.

@RodolpheDemol

Sonia Jebsen : C’est une magnifique plongée dans le bleu que nous proposent vos oeuvres. Quel est son symbolisme ?

Ji-Young Demol Park : Le choix de la couleur varie en fonction des sujets et de mes envies. Actuellement, j’affectionne particulièrement le bleu, une couleur commune à chaque saison. Elle permet une vaste palette très riche en nuances. Mélangée à l’encre de Chine, cette teinte sied parfaitement aux montagnes, notamment lorsque les lignes de crêtes disparaissent progressivement dans la perspective atmosphérique du paysage.

Sonia Jebsen : Entre votre vie d’épouse et de mère, quelle est la place de la femme artiste ?

Ji-Young Demol Park : Mes trois filles ayant gagné en autonomie, je peux consacrer plus de temps à mon travail artistique. En 2018, j’ai quitté mon poste d’enseignante en France pour libérer du temps. Rodolphe mon époux a pris en charge la partie communication et organisation de mes expositions. Cependant ayant toujours à coeur la transmission de ma passion, surtout auprès des enfants, je donne des cours 2 jours par semaine dans une école privée de la région genevoise.

Une vidéo passe en boucle dans une des salles : Ji-Young Demol Park assise par terre, ses outils en main,  seule face aux paysages grandioses. Moment de silence et d’intimité. Les mots de la fin sont ceux de Lionel Gauthier, conservateur du Musée du Léman, tirés du dossier de presse. Il révèle son coup de foudre artistique : “Ji-Young Demol Park m’a fait redécouvrir les panoramas de mon quotidien : le Salève que je vois par la fenêtre de mon salon, le lac et les montagnes que je ne manque jamais d’admirer quand je double le château de Nyon, la rade de Genève que je longe le soir quand je rentre chez moi”.

“des rives et des crêtes”, une artiste coréenne dans les Alpes lémaniques

Dessins et peintures de Ji-Young Demol Park

du 12 mai au 1er novembre 2020

Musée du Léman

Quai Louis-Bonnard, 8

1260, Nyon, Suisse

info@museeduleman.ch