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Par Claire-Alice Brenac

Aline Kundig

©Nicolas Spuhler

La photographie mobile a anobli le selfie comme étant le geste ultime du portrait, notre image étant devenue une histoire de réciprocité et de mise en scène de soi-même dans le monde.

Qu’en est-il du véritable portrait, celui qui vous invite à vous dévoiler devant un objectif que vous ne tenez pas à bout de bras?  Nous avons rencontré Aline Kundig à Genève, photographe professionnelle, qui pratique le portrait comme un art, l’art d’inviter celle ou celui qui pose à se reconnecter avec son image et très souvent se redécouvrir. Pas d’accessoire ni mise en scène qui détourne l’attention, juste vous, un vous qui pourrait vous surprendre et vous faire du bien!

bythelake : Comment préparez-vous une séance de pose?

Aline Kundig : Avant chaque prise de vue, je me retire comme dans une méditation, je fais le vide pour accueillir le modèle avec lequel je vais engager un dialogue silencieux qui se situe au niveau des émotions. Je ne connais pas les personnes avec lesquelles je travaille.  La première chose que je vois, c’est donc l’enveloppe.  Si je le peux, je prends 10-15 mn pour m’imprégner de la gestuelle, repérer le meilleur profil, comment le modèle se pose, et observer la lumière sur son visage. En même temps s’exprime tout ce qui est vibratoire. Je dois me mettre sur la même fréquence pour aller chercher cette personne là où elle est afin de l’aider à se libérer petit à petit. Pendant une séance de photo, le principe est de faire tomber les barrières les unes après les autres.  Cela prend le temps qu’il faut,  jusqu’à ce moment de grâce où elle se livre. Tout au long de la séance il ne faut jamais perdre le contact avec le modèle, avec ses sensations, à tel point qu’à la fin on sait déjà quelles seront les photos qui vont être bonnes.

btl : Pourquoi autant de résistance?

AK : 95% des gens arrivent en disant « je ne suis pas photogénique, pas à l’aise avec mon image, mon physique… » Pour certains c’est même une véritable phobie, alors c’est une immense responsabilité de restituer l’image de quelqu’un. Mon métier automatiquement a une grande part de psychologie. Il faut mettre les gens en confiance, expliquer que c’est normal que l’on ne s’accepte pas.

Ce que je vois en vous faisant face, ce n’est pas la même chose que ce que le miroir vous renvoie.  D’abord le miroir renvoie une image à l’envers et ensuite les traits s’animent en fonction de ce dialogue silencieux et bienveillant qui s’installe entre nous. Ce sont des instants de ce dialogue que je capture avec mon appareil, des instants que mon expérience me permet de saisir et auxquels vous n’avez pas accès naturellement.

C’est souvent les gens les plus beaux qui ont le plus de mal, ils sont habitués à une image physique très positive d’eux-mêmes qu’ils ont peur de gâcher!  Le moment de grâce, c’est quand l’intérieur rejoint l’extérieur, il y a un équilibre parfait, c’est ce que j’essaie d’obtenir. C’est un métier qui va bien au-delà des apparences : faire un portrait ce n’est pas poser une image parfaite, c’est envoyer un message fait de vibrations et se réconcilier avec soi-même. Un sacré défi et en même temps un grand plaisir autant pour le modèle que  pour le photographe ! Les gens les plus faciles à photographier sont les enfants et les personnes âgées, en fait ils n’ont rien à cacher, ne se jugent pas physiquement et communiquent plus facilement avec l’objectif.

btl : Qu’est qui fait qu’une personne est photogénique?

AK : Il y a des critères physiques qui ne sont pas les standards de beauté classique. Certaines morphologies sont faites pour le cadre d’un appareil photo, quel que soit l’angle!  Marilyn Monroe est l’exemple le plus intéressant dans l’histoire du portrait, la forme de son visage collait parfaitement avec les objectifs, les angles, la perspective… Et sa peau reflétait l’éclairage d’une façon inouïe, parait-il à cause d’un léger duvet blond qui captait la lumière.

Pour ce qui est des photos de magazine, mode, beauté… Attention il ne faut pas confondre, ce ne sont pas des portraits, ces photos ne parlent pas du modèle car le travail du photographe est de vendre un produit… Sans compter que  100% des clichés sont retouchés.

Mais quel que soit le physique, il y a toujours un angle, un regard, une façon de se positionner, qui combinés à cette rencontre entre votre intérieur et votre extérieur aboutiront à des photos qui vous permettront de réaliser que vous êtes photogénique!

Aline Kundig vit et travaille à Genève. Sa maîtrise du portrait s’est forgée au contact de plusieurs univers: la mode, le spectacle, la presse… En parallèle, elle s’exprime dans des séries de photos stylisées dans lesquelles compositions et mise en scène bousculent le premier degré. Elle expose régulièrement et sera à la galerie genevoise Artdynasty du 1er décembre au 25 février pour une exposition intitulée « Silences », réunissant deux autres photographes : Nicolas Spuhler et Pierre Bouvier.

  • Je commence à m’intéresser à la photo à 16 ans. Après la maturité, j’intègre l’école de photo d’Yverdon.
  • 24  ans, je gagne le prix Kodak. Je pars à Paris littéralement « avec mon foin dans les bottes!!! » J’épluche le « Elle »  dans le TGV et je note le nom des photographes de mode dont les clichés me plaisent. J’appelle dès mon arrivée, des portes s’ouvrent… Je me lance dans le portrait pour les agences de mannequins et le Centre Culturel Suisse pour qui je photographie les personnalités de passage.  Mon séjour à Paris est synonyme de découvertes artistiques, de belles rencontres et de liberté. Travailler dans  cette ville qui compte des milliers de photographes est une aventure très enrichissante!
  • 28 ans, retour en Suisse, à Zurich, et découverte d’un nouvel univers artistique: celui des orchestres classiques, des musiciens et des chanteurs lyriques.  Pendant 12 ans, je travaille pour la presse musicale et réalise des couvertures de disques pour Claves records.
  • 40 ans, déménagement à Genève. L’environnement genevois est une autre aventure…  Je fais beaucoup de portraits d’entreprises, un contexte qui m’invite à me repositionner selon des codes rigides et néanmoins intéressants.  Les séances de portraits privés ont également pris une part plus importante ainsi que mon travail d’artiste qui exprime des émotions plus personnelles. Je découvre aussi le plaisir de transmettre en donnant des cours de photo.

Série « Renaissance », exposition « Silences », Galerie Artdynasty

Aline Kundig

tel : +41 0 79 487 13 61

pastille-site

Exposition « Silences », du 1/12/16 au 25/2/17

Galerie Artdynasty

Grande Rue, 23

1204 Genève