Print Friendly, PDF & Email

Picasso : lever de rideau, l’arène, l’atelier, l’alcôve, du 21 juin au 7 octobre 2018

Picasso par çi, Picasso par là…Le grand maître du Cubisme est toujours plus en vogue, 60 expositions en 2017 dans le monde entier! Ces dernières années, les thématiques foisonnent afin de faire découvrir son oeuvre prolifique au grand public. Les capitales européennes se disputent la vedette en 2018 avec pas moins de 6 expositions à son nom, sans parler de Picasso-Méditerranée, manifestation internationale de 2017 à 2019.La Suisse n’est pas en reste, loin de là. La preuve, pour faire “écho” à l’exposition “Picasso, l’Atelier du Minotaure” qui se déroule à Evian depuis fin juin, le Musée Jenisch, à Vevey, dévoile les trésors de l’oeuvre gravée de l’artiste espagnol : “Picasso, lever de rideau. L’arène, l’atelier, l’alcôve”.

Un beau programme, comme au théâtre, une pièce en 3 actes, mise en scène par Florian Rodari, commissaire d’exposition et conservateur de la Fondation Planque. Les oeuvres gravées (estampes, aquatintes, eaux-fortes, lithographies, pointes sèches) rassemblées pour notre plus grand plaisir proviennent des acquisitions récentes du Cabinet cantonal des estampes du Musée Jenisch, dépôts de deux Fondations : Fondation Werner Coninx et Fondation Jean et Suzanne Planque.

Qui sont ces généreux collectionneurs ? Le suisse allemand, Wernex Coninx (1911-1980) est un homme “hors de l’ordinaire” qui développe très tôt une passion pour l’art et particulièrement les oeuvres sur papier de Picasso acquises entre 1943 et 1978. Coninx, intellectuel et artiste dans l’âme, alimente sa curiosité dans la diversité technique et thématique de l’artiste. Mais il ne désirera jamais le rencontrer. Le Musée Jenisch nous révèle plusieurs gravures de sa collection, gardées secrètes jusqu’à présent, dont les plus rares de la fameuse “Suite Vollard” et la “Suite des Saltimbanques”.

Pour le vaudois, Jean Planque, (1910-1998),l’histoire est différente. Initié à la peinture (dont il se considérera toujours indigne), il devient expert/marchand d’ art et contribue largement au succès de la Galerie Beyeler à Bâle! C’est dans ce cadre qu’il rencontre les plus grands artistes et collectionneurs, dont Picasso, qui l’invitera souvent chez lui à Mougins, lui réservant le privilège du choix des oeuvres! D’abord réticent devant le travail inventif et prolifique sur cuivre, “incarné” dans la Suite des 347, et les 156 eaux-fortes créées par un Picasso de 90 ans, il finira par succomber et fera l’acquisition d’une série pour lui-même.

A présent, levons le rideau sur cette magnifique exposition, sans tout dévoiler, même si Picasso eut pour ligne conductrice dans son travail l’ardent désir de “voir et faire voir” : “un tableau ne vit que par celui qui le regarde” a t-il dit. Picasso, fasciné par le monde du spectacle (cirque, tauromachie, cabaret, théâtre..) a utilisé cette thématique depuis toujours dans son travail. L’intérêt majeur de ce “dramaturge” né est de nous transporter en tant que spectateur au-delà de l’illusion, de la fête visuelle, des artifices, pour nous révéler au travers de son oeil affûté les dures réalités de la vie quotidienne. Le metteur en scène de la comédie humaine, c’est lui, dans cette exposition. Pourquoi cet attrait de Picasso pour la gravure ? Elle occupe une place privilégiée dans son travail pictural avec une première oeuvre à l’âge de 18 ans (1899) jusqu’aux scènes de maisons closes réalisées peu de temps avant sa mort en 1973. La gravure représente l’expression de l’ intime de sa création et de ses sujets de prédilection (Eros, thanatos, le spectacle, la tauromachie, peintre/modèle, Minotaure).

Picasso usa et abusa des différentes techniques offertes par l’art de l’estampe, selon les périodes, afin de mettre en valeur son trait de dessin précis et rapide, donnant mouvement, force et finesse aux personnages de ces “histoires sans paroles”. Le génial créatif nous invite tout d’abord au spectacle de l’arène, place centrale du cirque et de la corrida, deux sujets que l’artiste aficionado a déclinés picturalement tout au long de sa vie. Deux univers forts en mythes et symboles : la vie, la mort, le combat, le jeu, le désir, retranscrits dans ses oeuvres gravées, souvent épicées d’un érotisme évident, deux mondes qu’il a fréquentés, côtoyés, observés dans son Espagne natale. Mais au-delà du spectacle qui réjouit grands et petits, Picasso désire porter notre regard plus loin, faire tomber les masques, mettre en évidence la réalité humaine au-delà des prouesses et des exploits! Du taureau dans l’arène au Minotaure, il n’y a qu’un tout petit pas. Ce monstre mi homme, mi cheval, personnage de la mythologie grecque, devient une figure récurrente de l’oeuvre picassienne, à laquelle il s’identifiera très souvent.

Picasso a dit : “Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait par un trait, cela ferait peut-être un minotaure”. L’artiste s’y dévoile comme un homme hanté par ses angoisses existentielles, ses relations à l’amour/à la mort avec les femmes de sa vie y sont relatées sans tabous…Le Minotaure, symbole de son désir sexuel comparable à son désir créatif.

La salle dédiée au thème de l’atelier de l’artiste vibre d’un érotisme certain. Détaché de l’académisme en matière de nu, fasciné par la femme et son corps, Picasso se laisse guider par sa libido et ses émotions et nous invite à ce dialogue entre le peintre et son modèle, se mettant en scène sous différents accoutrements, parfois grotesques, nous faisant participer ainsi que d’autres personnages dans ce face-à-face, ce jeu de regards multiples entre les acteurs de l’oeuvre, l’artiste et le spectateur. Florian Rodari écrit dans la publication relative à l’exposition : c’est “en quelque sorte un “cirque”, prétexte au déroulement de la vie, d’une vie sans véritable logique, sans respect de la temporalité et de la bienséance, mais où le regard est roi, omniprésent”.

De l’atelier, nous passons à l’alcôve, la visite se fait plus intime encore, et comme les gravures de Picasso l’attestent dans toute l’exposition et dans cette salle en particulier : “L’art ne peut être qu’érotique”. L’amoureux fougueux et insatiable nous invite au voyeurisme, tantôt faune, tantôt minotaure, maîtrisant les techniques de gravure afin de rendre la scène douce ou violente, lumineuse ou sombre. L’artiste se délecte en ajoutant différents personnages reconnaissables ou pas dans son petit théâtre de l’intime, avec ce désir de provocation et “de dire, de tout dire, et de toutes les manières”.

Une fois de plus, Picasso ne nous laisse pas de marbre, qu’on soit choqué ou admiratif par sa personnalité hors norme, son oeuvre gravée est encore un témoignage du génie de l’homme artiste, sans limites, acteur et spectateur de la vie, de sa vie. “Lever de rideau. L’arène, l’atelier, l’alcôve” nous présente une partie de l’oeuvre picturale de Picasso, dessinateur hors pair et prolifique, souvent mal connue au travers de ces sujets de prédilection. Approchez Mesdames et Messieurs, le spectacle va commencer…

Musée Jenisch, Cabinet cantonal des Estampes, à Vevey

Avenue de la Gare, 2

1800, Vevey, Suisse

Mar-Dim : 10h-18h    Jeudi : 10h-20h

tel : +41 (0)21 9253520