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Conjuguer vie professionnelle et vie familiale, un jeu d’équilibriste pratiqué par beaucoup d’entre nous. Mais y ajouter des performances sportives est déjà plus rare. Caroline Chaverot fait non seulement partie de ce cercle assez fermé de sportifs de très haut niveau, mais elle y occupe une place toute particulière… celle de championne du monde de Trail depuis octobre 2016. Rencontre avec une femme d’exception !

Julie Vasa : Vous avez été membre de l’équipe suisse de slalom en canoë pendant plusieurs années pour être aujourd’hui championne du monde de l’ultra trail ! Comment passe-t-on de l’un à l’autre et comment avez-vous eu l’idée de vous investir dans cette discipline ?

Caroline Chaverot : En réalité, il s’est passé beaucoup de temps entre les deux. J’ai arrêté le kayak à 22 ans. Ensuite, j’ai beaucoup grimpé, j’ai aussi fait du VTT, du ski de rando, du ski de fond… mais jamais en compétition, juste pour le plaisir. Et puis à partir de 2007, j’ai eu des enfants. J’ai alors été un peu frustrée de ne pouvoir faire autant de sport que je voulais : je suis une maman poule et assez fusionnelle avec mes enfants. Je voulais toujours rester avec eux. Du coup, je me suis un peu privée de sport pendant 5 ans. À la fin de l’année 2011, mon 3e enfant est né, j’avais alors été longtemps alitée. J’ai commencé à ne plus supporter d’être privée d’activité physique. J’ai donc décidé de reprendre une pratique sportive après l’accouchement. L’idée était de trouver un sport facile d’accès, sans contrainte horaire. La course à pieds m’est alors apparue comme une évidence. Je me suis dit que je pouvais la pratiquer aussi bien depuis mon domicile que depuis mon travail. Voilà comment je me suis lancée dans la course ! Et là, un peu par hasard, j’ai vu des panneaux pour le Trail du Salève… y participer était un bel objectif. J’ai ensuite cherché d’autres courses et de fil en aiguille, voilà comment je suis entrée dans la compétition.

Née à Genève le 16 octobre 1976, Caroline Chaverot a été membre de l’équipe suisse de slalom en canoë. Reconvertie dans le trail en 2010, elle enchaîne les titres :  la CCC en 2013, le Lavaredo Ultra Trail et l’Eiger Ultra Trail en 2015, puis la Transgrancanaria, le Madeira Island Ultra Trail et l’Ultra-Trail du Mont-Blanc en 2016. 29 octobre 2016, elle devient championne du monde de Trail.

J.V. : Vous avez atteint les plus hauts podiums en très peu de temps. Etait-ce votre objectif ?

C.C. : Non, pas vraiment. J’ai tout même un caractère qui me donne envie de bien faire les choses. J’ai toujours envie de progresser, de me perfectionner. Mais je n’imaginais pas être douée pour la course à pieds : je n’avais donc pas d’objectifs de grande performance. Je voulais bien sûr faire au mieux avec mon niveau mais je ne me voyais pas terminer sur les podiums.

J.V. : Vous pratiquez ce sport au plus au niveau tout en enseignant l’histoire et la géographie au prestigieux collège Calvin de Genève et en étant à la tête d’une famille nombreuse ! Comment parvenez-vous à concilier tout cela ?

C.C. : Et bien ce n’est pas évident en fait… Tout s’est fait progressivement. Au début, je ne m’entraînais pas tant que cela. Je privilégiais la qualité à la quantité. Mais plus le temps passe, plus je m’entraîne, et plus je suis sollicitée aussi par les sponsors ou encore pour des interviews. Cela devient de plus en plus compliqué. Comme j’apprécie énormément de m’occuper de mes enfants, je privilégie davantage la semaine aux week-ends pour m’entraîner. Je fais rarement de grandes sorties le week-end. J’ai heureusement un mari qui m’aide beaucoup. Lui ne travaille pas. Il est un soutien précieux. Mais l’année prochaine, je vais passer à 60 % : ça me permettra de mieux concilier travail, vie de famille et entraînement.

J.V. : Comment vos élèves réagissent-ils face à vos exploits sportifs ?

C.C. : Au début, je n’en parlais pas tellement… Mais maintenant, avec les réseaux sociaux et, en particulier Instagram, difficile d’être discrète. J’ai réalisé qu’ils étaient tous très informés alors que je ne m’y attendais pas !

J.V. : Pourriez-vous me décrire une journée type ?

C.C. : Je me lève à 6H30 pour partir à 7H15 au travail. Je vois alors un peu mes enfants suivant l’heure à laquelle ils se lèvent. Je travaille 4 heures le matin. On termine à 11h30. Je pars ensuite courir entre 2 heures et 2 heures et demie au Salève. Ensuite, je reviens à Calvin et j’enseigne à nouveau de 15h à 17h. Quand je rentre, je m’occupe des enfants. Je consacre quand même chaque jour une demi-heure aux étirements, de 20h à 20h30. Et enfin, je travaille pour l’école en fin de journée, quand les enfants sont couchés. Ensuite, je m’endors !

J.V. Quel rythme ! Vous êtes impressionnante !

C.C. : Je ne vous cache pas que certains jours, je n’ai pas envie d’aller courir. L’hiver, sous le stratus, quand j’ai enseigné durant quatre heures, que j’ai faim et que je vois mes collègues qui partent déjeuner ensemble, je suis un peu découragée d’avoir à prendre mon scooter, aller au stade, me changer… Mais au final, je suis toujours heureuse d’y être allée. Si j’ai un conseil à donner, en particulier aux femmes qui se demandent comment faire, je dirais qu’il faut inscrire la course sur son planning. C’est facile, sans contraintes d’horaires et on est heureux de l’avoir fait !

J.V. : Et votre mois type sachant que vous participez à de nombreuses courses ?

C.C. : L’année passée, j’ai fait environ une course par mois. Cette année était un peu particulière en raison de problèmes de santé. Mais si tout va bien, à partir des mois de mai ou juin, je pense que je reprendrai mon rythme de l’année dernière. Dans ce contexte, l’idée est de toujours faire un peu de surcompensation : il s’agit de prévoir des blocs où l’on s’entraîne beaucoup – par exemple, deux sorties longues de 7 heures, le samedi et le dimanche ; une un peu moins longue pendant la semaine, de 4 heures environ. Au contraire, pendant la semaine précédant la course, j’allège vraiment le rythme de manière à récupérer et à être prête le jour J.

J.V. : Quel est votre régime alimentaire pour avoir autant d’énergie ?

C.C. : J’adore cuisiner, en particulier les gâteaux. Mais je fais très attention à ce que je mange. Cela aussi s’est mis en place progressivement. Quand j’étais plus jeune, je ne faisais pas spécialement attention mais cela a changé petit à petit. Aujourd’hui, je mange sans gluten, sans produits laitiers, sans viande rouge non plus. Je mange de temps en temps un peu de poulet ou de poisson mais très peu. Je mange essentiellement végétarien. Je viens de découvrir que j’étais intolérante aux œufs. Cela m’ennuie pour les gâteaux : sans œufs, ça devient compliqué… Je fais aussi très attention à la qualité de mon alimentation. Nous mangeons entièrement bio dans la famille, beaucoup de fruits et de légumes, de graines germées, de pain que je fabrique moi-même. On essaie de vraiment faire attention, pas seulement pour le sport mais par goût également.

J.V. : Vous êtes née à Genève et vivez toujours dans la région. Avez-vous pu être tentée de vivre ailleurs ? Qu’est-ce qui vous plaît ici ?

C.C. : Je vis entre Genève et Annecy, à Allonzier. La densité des choses intéressantes à faire me plaît toujours autant. L’offre culturelle à Genève est impressionnante. Quant aux sports de pleine nature, là aussi, nous sommes particulièrement privilégiés : on peut faire du ski, il y a les lacs de Genève et d’Annecy, énormément de montagnes différentes, de jolis chemins… C’est vraiment une belle région. J’apprécie également le côté cosmopolite de Genève. Au Collège Calvin, par exemple, on a beaucoup d’élèves de nationalités différentes, c’est extrêmement enrichissant.

J.V. : Y a-t-il une course dont vous êtes plus particulièrement fière parmi toutes celles où vous avez performé ?

C.C. : Sans aucun doute, ma victoire à l’UTMB (ndlr : l’Ultra Trail du Mont-Blanc). Cette course est sans commune mesure avec toutes les autres, que ce soit en termes de public, d’arrivée… et d’enjeu ! C’est la première fois que je terminais une course de 160 kilomètres et ça a été vraiment difficile ! Jusqu’à 120 kilomètres, c’est supportable. Après, je trouve cela vraiment dur. On est d’autant plus content et fier d’arriver au bout. Avec le public à l’arrivée, c’est très impressionnant. Il y avait des gens sur plusieurs kilomètres, c’est incroyable. J’en ai encore des frissons quand j’y repense. Quelle chance d’avoir pu vivre ça ! C’est un bel accomplissement. 

J.V. : Vous avez obtenu de magnifiques titres. Quels sont vos prochains objectifs ?

C.C. : J’aimerais bien gagner une deuxième fois l’UTMB, j’y participe d’ailleurs cette année. Une fois qu’on a connu une victoire, on n’a qu’une envie, la vivre à nouveau ! Et je vais également à la Hard Rock. Il s’agit d’une course qui a lieu aux États-Unis, le 14 juillet prochain. C’est l’extrême inverse de l’UTMB : les participants sont très peu nombreux, 140 je crois, tirés au sort… Certains attendent 10 ans ! J’ai eu la chance d’être tirée au sort du premier coup. C’est une petite course au Colorado, avec une ambiance très familiale. Mais elle est très réputée, presque autant que l’UTMB. J’ambitionne de faire le doublé cette année ! Un vrai challenge !

J.V. : Quelle sera donc la distance à parcourir dans le cadre de la Hard Rock ?

C.C. : C’est exactement comme l’UTMB : 160 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé. La grosse différence est l’altitude : c’est beaucoup plus haut. Il y a 14 sommets au-dessus de 3 700 mètres. Par ailleurs, il paraît que c’est un parcours où l’on se perd facilement. Le balisage est assez artisanal. Par contre, aux États-Unis, on a droit à des pacers, des gens qui nous accompagnent. Il faut que je m’en trouve. Ca va être très sympathique de découvrir la culture du trail aux États-Unis. Ce sont eux qui l’ont inventé. J’irai passablement à l’avance sur place, afin de repérer le parcours. Ce sera quand même difficile de le faire intégralement : il semble que ça fasse énormément de kilomètres en voiture mais je ferai au mieux !