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Virginie Hours – Août 2019

Le film cubano-suisse « Insoumises » nous transporte dans un autre monde…

En 1819, un médecin suisse originaire de Lausanne, Enrique Faber, débarque à Cuba. Il s’installe dans la ville de Baracoa et peu à peu, s’attache à la population.

Mais ses positions heurtent la bonne société de l’île car il se déclare contre l’esclavage, favorable aux droits des femmes et accepte de soigner tous ceux qui viennent à lui.

Il épouse Juana de Léon, une jeune femme que convoite un marchand d’esclave nommé Benitez. Les rancoeurs vont devenir si tenaces et dangereuses que ses ennemis vont découvrir son secret et le faire arrêter… Enrique Faber est en réalité une femme prénommée Henriette Favez. La justice est saisie par cette histoire et la société cubaine va être bouleversée par le procès qui remet en cause ses règles, ses mentalités et la place laissée à la femme !

Avec ce film inspiré d’une histoire vraie, la genevoise Laura Cazador et le cubain Fernando Perez nous offrent une belle réflexion sur le destin et nous transportent dans un autre monde, celui du Cuba du XIXème siècle.

Une fois passées des premières minutes un peu confuses, on s’attache à la silhouette fluette d’une Sylvie Testud (Enrique Faber) impeccable et on vit pleinement cette histoire à la fois fascinante et dérangeante.

Le film a reçu le Prix spécial du Jury et le Prix Sumate ainsi qu’une mention – le Prix Glauber Rocha – Prensa Latina – au Festival du Nouveau cinéma latino-américain de La Havane.

Entretien avec la réalisatrice genevoise, Laura Cazador.

Virginie Hours : Comment avez-vous eu connaissance de l’histoire de la lausannoise Henriette Favez ?

Laura Cazador : J’ai entendu parler de cette histoire à Cuba alors que j’y étudiais le cinéma, durant un tournage en 2004. Là-bas, Henriette est un personnage très connu dans le milieu artistique et intellectuel.

VH : Qu’est ce qui vous a attiré dans cette histoire et incité à vous lancer dans ce film ?

LC : Pour moi, l’histoire d’Henriette a une résonance contemporaine; elle interroge les limites de l’ordre établi et la transgression des codes (sexuels, culturels, politiques, professionnels, moraux,…) au nom de valeurs auxquelles il semble parfois plus légitime d’obéir qu’aux lois instituées.

D’un autre côté, il y a deux îles, Cuba et la Suisse, qui ont été et sont des « lieux-décors de vie » que je partage avec Enrique(ta). L’envie de réaliser ce film naît de ces voyages, de ces rencontres, de ces expériences et perceptions potentiellement communes, de la volonté de raconter en Suisse qui est aujourd’hui Enriqueta Faber à Cuba: une « presqu’icône » considérée comme la première femme médecin et le premier cas de mariage lesbien de l’île.

VH : Comment avez-vous choisi Sylvie Testud pour jouer Enrique dans le film ?

LC : Avec Fernando, nous voulions une actrice de type européen, francophone (pour le physique et l’accent) qui soit capable de jouer en espagnol. Il était aussi important que son apparence soit menue, idéalement un peu androgyne. Et bien sûr que ce soit une bonne actrice! Sylvie Testud réunissait ces conditions et (une chance pour nous), elle a été enthousiasmée par le scénario et son rôle et elle a appris l’espagnol en trois mois.

VH : Comme Henriette Favez, vous êtes née en Suisse (à Genève) mais êtes partie étudier à Cuba. Quels sont vos liens avec Cuba et comment vivez-vous entre ces deux cultures ?

LC : Mon histoire d’amour avec Cuba a commencé très jeune, bien avant de connaître l’île en personne. J’étais attirée par l’histoire de ce pays, la révolution de 1959 et l’insoumission charismatique de Fidel et du Che, les actions de solidarité internationale, etc… Fascinée aussi par la culture cubaine, surtout le cinéma avec des films comme « La Vie c’est siffler », « Lucia » ou « Mémoires du sous-développement », et la musique avec le Buena Vista Social Club et le rap métissé d’Orishas notamment.

J’y suis allée pour la première fois en 2002 et ce voyage a confirmé et multiplié mon coup de foudre: j’ai rencontré mon actuel mari et le père de mes enfants et j’ai intégré l’année d’après un collectif de cinéastes indépendants nommé « Espera…espera Bioprod ». Depuis, je ne quitte plus jamais vraiment Cuba, ce village d’irréductibles qui résiste encore et toujours, et qui me semble une source d’inspiration infinie.

VH : Récemment, un autre film espagnol/cubain, Yuli, a été projeté en Suisse et a rencontré beaucoup de succès. Que pouvez-vous nous dire sur le cinéma latino-américain en général et cubain en particulier?

LC : Le cinéma cubain est vraiment né en tant que tel avec la révolution cubaine. Avant 1959, l’île était plutôt remplie de studios nord-américains pour des productions hollywoodiennes. Après le triomphe de la révolution cubaine, la première institution mise sur pied par le nouveau gouvernement a été l’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographique qui fête cette année ses 60 ans.

Très récemment, une politique d’ouverture vers le cinéma indépendant a été annoncée par le ministère de la culture. C’est très positif car cela multiplie les initiatives, notamment de la part des jeunes, et dynamise beaucoup la production audiovisuelle locale, comme l’illustrent les sublimes films « Conducta » et « Yuli. ». Cette décision montre aussi que le gouvernement cubain, contrairement à ce qui lui est souvent reproché, sait s’adapter aux nouveaux contextes. C’est aussi une marque de confiance envers les artistes cubains.

VH : Avez-vous déjà des nouveaux projets ?

LC : Je travaille actuellement sur un documentaire qui revient sur l’histoire de la Bande à Fasel et questionne le droit de révolte, ce droit de l’homme inscrit dans la constitution française de 1793.

En parallèle je suis en train d’écrire un nouveau long-métrage de fiction, « Les Assistés », qui se déroule cette fois à Genève. Il aborde la question de la solitude, de la précarité, de la pression sociale mais aussi de l’amitié et de la solidarité.

« Insoumises » de Laura Cazador et Fernando Perez,

avec Sylvie Testud, Yeni Soria, Mario Guerra et Héctor Noas

Date de sortie en Suisse Romande : 28 Août 2019

Othmar Ammann