Print Friendly, PDF & Email

Virginie Hours – Octobre 2019

A chacun ses batailles ! Ainsi pourrait-on résumer ce documentaire très juste du genevois Stéphane Riethauser.

Il ne faut pas vous laisser tromper par le titre : même si le documentaire est intitulé « Madame » en l’honneur de sa grand-mère dont il raconte le parcours étonnant, Stéphane Riethauser met surtout l’accent sur sa propre histoire. Utilisant des archives familiales grâce à un père féru d’images, il nous offre en premier lieu un témoignage direct sur l’éducation « classique » d’un garçon dans les années 70 et 80 avec en fond de tableau la vie d’une famille genevoise et bourgeoise.

Il met ainsi en relief une époque où la vision des rôles assignés aux garçons et aux filles, qu’accompagnent son lot de remarques sexistes, de blagues graveleuses sur les homosexuels ou de clichés réducteurs, a conduit à la prise de conscience actuelle et à l’évolution vers plus de respect. Sans concession mais avec beaucoup de justesse, du mur de la réforme à l’UNIGE en passant par le collège Calvin ou New-York, nous suivons l’évolution de Stéphane avec ses doutes, ses rencontres, ses questionnements qui conduisent à la prise de conscience et à l’acceptation progressive de son identité sexuelle. Le propos est percutant, provocateur parfois, mais touchant également dans sa recherche de sincérité.

Il met en parallèle l’histoire de sa grand-mère Caroline, « une battante au caractère d’homme » dont l’admiration et l’amour qu’il a pour elle débordent de chaque scène. Une femme qui, mariée contre son grès à 16 ans dans la communauté catholique italienne, a su se battre pour vivre pleinement comme elle le souhaitait. Et c’est sans doute cet héritage que son petit-fils veut mettre en lumière lorsqu’il la filme déclarant : « la vie est une bataille où on n’a pas le droit de se laisser aller aux états d’âme. » Mais une bataille qui peut aussi avoir une fin heureuse…

Entretien avec le réalisateur Stéphane Riethauser.

Stéphane Riethauser est né en 1972 à Genève. Licencié en droit à l’Université de Genève, il exerce de multiple métiers (enseignant, activiste gay, photographe, journaliste, traducteur) avant de travailler comme réalisateur pour la Radio Télévision Suisse RTS entre 2003 et 2008. En 2007, il crée sa société de production Lambda Prod. Depuis 2009, il vit et travaille à Berlin en tant que réalisateur et producteur indépendant.

Virginie Hours : Quel accueil rencontre votre documentaire ?

Stéphane Riethauser : L’accueil est magnifique. Je suis touché par la réaction des spectateurs qui sont très émus, qu’ils soient jeunes, vieux, homme, femme, hétéro ou homo. Je ne m’attendais pas à autant de témoignages. Peut-être que le mélange d’archives permet à chacun de se projeter dans le film… En tous cas, il est accueilli à Buenos Aires, Madrid, en Uruguay, en Amérique du Nord, en Angleterre… Il gagne des prix… Bref, je suis en tournée jusqu’à Noël.

Virginie Hours : Votre grand-mère est décédée il y a 15 ans. Pourquoi avoir attendu tout ce temps pour faire le film ?

Stéphane Riethauser : Il y a deux raisons : la première, c’est que je n’étais pas prêt. Il a fallut que je trouve la bonne distance non seulement dans le temps pour évoquer la relation avec ma grand-mère mais aussi vis-à-vis de moi-même et de mon personnage. La seconde raison est plus pragmatique. Au départ, j’ai filmé ma grand-mère pour préserver sa mémoire et conserver les histoires qu’elle racontait. Lorsque j’ai commencé, elle avait 90 ans. Et puis après son décès, j’ai été happé par une nouvelle vie : j’ai commencé une carrière de réalisateur, je suis parti à Berlin, j’avais d’autres projets. Ensuite, lorsque j’ai réfléchi de nouveau à ce travail, une amie m’a conseillé de raconter la relation si proche et si particulière que j’avais avec ma grand-mère. J’ai alors essayé de traiter un sujet plus universel comme la question du genre.

Virginie Hours : Avec votre documentaire, quelles questions voulez-vous soulever?

Stéphane Riethauser : Les questions qui m’ont toujours intéressé ont trait au genre. J’essaie de décortiquer un peu les choses qui paraissent aller de soi mais qui ne le sont pas. J’essaie de mettre en lumière des comportements ou des stéréotypes qu’on a l’habitude de voir autour de soi et dont on ne questionne pas le fondement. Dans ce film, j’essaie de revenir, en étant le plus honnête possible, sur ce que je ressentais à 15 ans. Et les histoires que me racontait ma grand-mère en tant que femme à son époque m’ont beaucoup intéressé et inspiré.

Virginie Hours : Quels parallèles faites-vous entre votre grand-mère et vous-même ?

Stéphane Riethauser : En réfléchissant à mon vécu, je me suis rendu compte que nos trajectoires comportaient des similarités. Elle est née dans une famille ouvrière, a été forcée à se marier à 15 ans à un homme qu’elle n’aimait pas, son père lui interdisait de lire, de faire de la musique. Elle a divorcé, a été rejetée par sa famille. Moi, deux générations plus tard, je nais avec les privilèges d’un garçon vivant dans un milieu bourgeois, encouragé à faire des études, du sport, de la musique… Je bénéficiais de tout à une exception près : je n’avais pas le droit à l’amour comme je l’imaginais. Etre homosexuel n’était pas une option.

Virginie Hours : Pourquoi avez-vous appelé le documentaire « Madame » ?

Stéphane Riethauser : Pour rendre hommage à ma grand-mère qui était ma dame à moi. Et puis, parce que le projet initial devait se focaliser sur la relation entre ma grand-mère et la dame sri-lankaise qui s’en occupait. Enfin, parce que ma grand-mère est une femme qui s’est extirpée de son milieu ouvrier pour devenir une dame. Mais le titre parle aussi de moi et de mon rapport aux femmes en règle général. Je me suis approprié des codes féminins tout en me considérant comme un homme. Par exemple, j’aime vernir mes ongles, ce qui en choque certains. On peut être masculin de manière différente. L’important, c’est d’avoir de l’espace pour l’exprimer.

Virginie Hours : Aujourd’hui, vous habitez Berlin. Pourquoi avoir choisi cette ville ?

Stéphane Riethauser : Je suis venu pour la première fois dans cette ville en 1989, au moment de la chute du mur mais je l’ai trouvée vilaine, pauvre et triste. Puis, j’y suis retourné dans les années 1990 et j’ai découvert le monde de la nuit, une effervescence intellectuelle incroyable et j’en suis tombé amoureux ! Je dois aussi préciser que grâce à ma mère, je parle allemand couramment…

Berlin est une ville ouverte, progressiste, un havre de paix pour les « déviants »… Dès les années 1910-1920, Berlin a favorisé un mouvement particulier au niveau culturel autour notamment de Magnus Hirschfeld, ce qui a conduit à une très grande ouverture vis-à-vis des personnes homosexuelles jusqu’à l’arrivée des nazis. Mais à partir des années 1968, la ville est redevenue un pôle attractif. C’est la ville la plus libre au monde qui a eu un maire homosexuel, Klaus Wowereit, pendant presque 13 ans. D’ailleurs, elle accueille actuellement beaucoup de brésiliens qui sont persécutés chez eux et viennent y trouver la paix.

« Madame » de Stéphane Riethauser

Date de sortie en Suisse romande : 23 octobre 2019

Date de sortie en Suisse alémanique : 31 octobre 2019

Avant-première le 22 octobre au cinéma Bio de Genève en présence du réalisateur.

Othmar Ammann