« L’espèce explosive » au cinéma. Rencontre avec la réalisatrice franco-suisse Sarah Arnold
Virginie Hours – Octobre 2026
L’histoire :
Bienvenu dans le Nord-Est de la France, à la veille de l’ouverture de la chasse ! Les gendarmes sont à cran car la colère gronde chez les agriculteurs. La raison ? le nombre des sangliers explose, ceux-ci ravageant les domaines agricoles. Seulement, ils sont protégés par des notables qui organisent des chasses privées très lucratives sur leur terrain. Fulda(Alexis Manenti), un gendarme corse, est muté dans la région pour des motifs disciplinaires. En enquêtant sur la disparition d’un céréalier qui reviendrait se venger un an plus tard, il découvre un milieu à la fois corrompu, attachant… et explosif.

« L’espèce explosive » de Sarah Arnold
Avec Ella Rumpf et Vincent Dedienne
Date de sortie : 7 octobre 2026
Entre l’homme et la bête sauvage
L’automne est la période de la chasse et des traditionnelles controverses entre chasseurs et non chasseurs. La réalisatrice franco-suisse Sarah Arnold a réussi à éviter cet écueil en situant son film sur un autre terrain, celui des chasses privées et lucratives. Comme pour les safaris, il s’agit de permettre à l’homme de retrouver son instinct de chasseur et de flatter son ego par une belle prise qui fera un magnifique trophée dans son salon. Ici, l’animal visé est le sanglier. Sarah Arnold s’est passionnée pour cet animal qui est la vraie vedette du film. Il est omniprésent jusqu’aux dernières images, promenant une allure presque désintéressée alors que c’est sa présence qui enflamme les esprits. En miroir apparait Fulda Orsini (Alexis Manenti), un gendarme tout droit sorti de Corse, aussi trapu et brun qu’un phacochère issu des montagnes de son île. A l’image de l’animal, il est incontrôlable et fulgurant à la fois, lunaire et explosif. Il retrouve dans la région les mêmes relations confuses de pouvoir et d’autorité qui l’ont contraint à quitter la Corse. Face à lui, la psychologue Stéphane Denger (Ella Rumpf) cherche elle aussi une place qu’on lui refuse.
Entre les hommes
Sarah Arnold brosse un portrait très juste du travail de proximité effectué par les gendarmes dans ces régions agricoles. Tout le monde se connait sans se connaître vraiment. Il est demandé à chacun de rester à sa place jusqu’au drame comme l’illustre très bien le personnage de Brun.
Présenté à la quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes, « L’espèce explosive » interroge. S’agit-il de nous ou des sangliers ? Avec une mère qui fréquentait les milieux politiques dans l’Italie des années 1970 et un père suisse qui rêvait de faire le tour du monde à la voile, elle a toujours souhaité lier le cinéma et la politique, même par petite touche. Avec une question permanente mais sous-jacente : comment obéir quand on nous demande d’accepter ce qui est injuste ?
Le film apparait comme un ovni, entre polar et comédie, à la fois sombre et drôle. Il saura dérouter mais aussi enchanter ceux qui accepteront de se laisser mener jusqu’à la fin par le couple improbable.
Entretien avec la réalisatrice franco-suisse Sarah Arnold
Quel est votre parcours ?
Je suis née en Italie et j’ai passé ma petite enfance à Zurich. Ensuite, j’ai habité sur un bateau avant d’arriver en France à l’âge de 7 ans. L’envie de faire du cinéma vient de la séparation de mes parents. Pendant cette période difficile, ma mère qui était cinéphile regardait beaucoup de film que je regardais avec elle quand je n’avais pas envie de dormir, ce qui était fréquent. J’ai donc visionné de nombreux films que je ne comprenais pas forcément et que j’ai redécouvert à l’adolescence. L’envie de cinéma a alors éclos en moi… J’ai décidé d’entrer dans le milieu par la petite porte, celle du montage. Après une école de cinéma à Toulouse, j’ai fabriqué beaucoup de films d’étude avant d’aller à Paris où tout se passe… Là, j’ai dû trouver un métier alimentaire et j’ai commencé à écrire des scénarios, seul moyen de rester créatif pour pas cher. Ensuite, de fil en aiguille, j’ai rencontré les personnes qui sont devenues mes producteurs.
Et quel est votre rapport à la chasse, le fil rouge de votre film ?
L’histoire vient d’un article que j’avais lu dans le journal Libération évoquant un conflit musclé entre agriculteurs et chasseurs sur fond d’invasion de sangliers. Les uns les agrainent pour qu’il y en ait beaucoup. C’est beau car c’est leur passion. Seulement, il s’agit de la chasse business, celle à laquelle participent des gens de la ville qui veulent se reconnecter avec leur part d’animalité ou de sauvage. Ils payent pour tirer. De l’autre côté, il y a ces agriculteurs qui sont en colère avec un sentiment d’injustice qui gronde. Et au milieu, se trouve cet animal qui n’a rien demandé à personne, sur lequel on projette beaucoup d’images, celles du dérèglement, de la politique, du chaos. Le sanglier suscite en moi plus de sympathie que les biches ou les cerfs qui sont trop élégants et silencieux pour m’évoquer une histoire. En revanche, le sanglier est burlesque, ridicule, effrayant, grégaire. Il me raconte ses bruits bizarres, a de l’humour, n’a pas peur de mourir. Il a une vivacité qui échappe au contrôle humain. D’une certaine manière, il est tout ce que je nous souhaite d’être.
Y-a-t-il un lien entre la figure du sanglier et celle du gendarme corse atypique qui débarque dans cette ville du Nord ?
Pas du tout. Le sanglier représente ceux qui ont la fougue, tous ceux qui sont eux-mêmes explosifs. La Corse est un territoire de désobéissance et d’indépendance avec sa propre langue et culture. C’est aussi un territoire proche de l’Italie dont je suis originaire. C’est l’île de Beauté qui contraste avec la Marne où j’ai grandi. Fulda Orsini est muté pour mesure disciplinaire dans ce lieu de laideur où je me suis sentie étrangère, mal accueillie, où j’ai eu envie de faire du cinéma car il n’y avait rien. C’est d’ailleurs là que j’ai tourné tous mes films. Ce personnage parle de l’étranger, celui qu’on pointe du doigt, qu’on souhaite évincer bien qu’il fasse fonctionner tout un rouage, bien qu’il représente aussi la richesse. Ce film parle aussi du bruit des bottes…
L’autre personnage principale est psychologue et vient de cette région. Vouliez-vous en faire un autre miroir ?
Stephane vient de cet endroit mais ne trouve pas non plus sa place. On lui refuse même un bureau pour recevoir correctement ses patients… Avec ce personnage explosif de psychologue, je voulais sortir des stéréotypes qui entourent cette fonction et se limitent à l’image d’un homme blanc à la cinquantaine et au look freudien. Je me suis inspirée d’une copine parisienne, jeune, belle… différente.
L’histoire se passe dans le Nord. On pense aux gilets jaunes avec cette phrase « il en avait marre de se faire chier dessus en disant merci ». C’est un environnement qui vous a inspiré ?
J’écrivais effectivement pendant ce mouvement des gilets jaune, cette colère collective. Je n’en parle pas mais cette toile de fond existe inconsciemment. De plus à la chasse, ils portent ces gilets jaunes comme une résonnance. Je n’ai pas peur de la colère qui gronde dans les rues. Il faut avoir confiance dans la parole, dans l’envie de ne pas s’écraser face aux nouvelles technologies, à la montée des extrêmes. Au contraire, c’est un film qui appelle à la joie, la vivacité, à regarder l’autre comme son frère même s’il est différent. Il faut se méfier de l‘uniformité.
Certaines critiques parlent dans votre film du désir qui monte… avec la dernière scène déroutante, voire provocante. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Je ne m’étais jamais interrogée sur la sexualité dans mes courts-métrage alors que c’est un sujet intéressant dans les longs métrages. Au cinéma, se pose la question de la manière de filmer et de montrer des scènes d’intimité, sachant que les hommes réalisateurs montrent davantage le corps et le désir des femmes. Pourquoi les réalisatrices ne filment-elles pas aussi l’homme et son plaisir, son orgasme ? A la fin du scénario, il était écrit comme dans les comédies romantiques : « ils s’embrassent »… Et puis deux semaines avant la fin du tournage, je me suis rendue compte que cette fin avec un baiser chaste ne me satisfaisait pas, que je contournais l’obstacle alors que je visais un film sauvage, désobéissant et explosif… Donc, j’ai décidé de me confronter à la sexualité et à la manière dont on la présentait. J’ai utilisé la main pour me concentrer sur le visage des comédiens. Je me suis aussi inspirée du film « L’inconnu du lac » d’Alain Guiraudie où les scènes d‘intimité sont fortes car il a décidé de ne conserver que l’orgasme. Finalement, cette scène installe une plus grande distance entre ces deux personnages alors que le baiser est plus intime… Il faut regarder cette scène sans jugement, de manière naïve.
La psychologue Stéphane s’octroie le droit de faire l’interdit. Elle a ce pouvoir de faire jouir un homme, et de le regarder dans les yeux. Moi aussi j’ai pris le droit de ne pas terminer de manière sage mais sur un jaillissement de liberté !



