« Drowak » au cinéma : entre l’ombre et la lumière
Virginie Hours – Septembre 2026
L’histoire :
Lena (Luna Wedler) est une jeune femme passionnée de marionnettes et d’histoires. Pour survivre, elle postule auprès du Bureau de la Paix et de l’Ordre pour animer un atelier d’écriture dont l’objectif est la réinsertion des personnes désocialisées. Une seule s’est inscrite : Hugo Drowak (Karl Markovics), un vieil alcoolique qui refuse toute amitié ou contact personnel. Très investie, elle multiplie les moyens de l’intéresser et de comprendre qui il est vraiment…

« Drowak » de Nicolas Steiner
Avec Luna Wedler, Karl Markovics, Lars Eidinger, Dominique Pinon, Saga Sarkola,
Thelma Buabeng, Nikolai Gemel, Bettina Stucky, Jan Bülow
Date de Sortie romande : 9 septembre 2026
Date de Sortie alémanique : 10 septembre 2026
Un film à la fois poétique et décalé, sombre et lumineux
Un rat filmé à hauteur de parquet se faufile à travers les tuyaux d’évacuation jusqu’à un appartement dont le sol est jonché de bouteilles vides… Dès les premières images, des références viennent à l’esprit. On pense au réalisateur français Jean-Pierre Jeunet et son Delicatessen (on retrouve d’ailleurs Dominique Pinon, un de ses acteurs fétiches, comme un clin d’œil) ou plus récemment à l’américain Wes Anderson (Karl Markovics jouera pour lui ensuite dans The phoenician Scheme) avec notamment The Grand Budapest Hotel et The French Dispatch. Le valaisan Nicolas Steiner reprend leurs codes notamment avec la représentation d’une ville sans repères, composée d’immeubles à l’architecture biscornue ou ultra-moderne, déshumanisées, reflet d’une société au fonctionnement absurde, voire stalinien. Ce décor brutaliste vaut à lui seul de visionner le film, la caméra nous transportant à travers des ensembles architecturaux particuliers… Des logements sociaux construits dans les années 60 à Paris aux édifices à Cologne en Allemagne, une ville nouvelle apparait sous nos yeux avec ce jeu du noir et blanc qui brouille les pistes et leur donne une forme de beauté et cette caméra folle qui tourne sur elle-même…
Des personnages « aux abîmes intérieurs »
Formé en Allemagne à l’académie du film de Baden-Wurtemberg, le valaisan Nicolas Steiner semble retourner à cette terre d’adoption en adaptant pour son premier long-métrage le premier scénario de la romancière Bettina Gundermann « Sie glauben an Engel, Herr Dworak? » (Croyez-vous aux anges, Mr Dvorak ?). Bettina Gundermann, originaire de la Ruhr est connue pour ses histoires à l’humour absurde. Nicolas Steiner a été séduit par un scénario « intelligent, poétique, voire décalé » et ces personnages « aux abîmes intérieurs ».
Le film traite du « pouvoir guérisseur du travail créatif » à travers la mise en place du programme « Tolérance et non-violence par la créativité »… C’est ainsi que le film est en noir et blanc mais se colore au fur et à mesure que Drowak se souvient de ces temps heureux et passés grâce à la présence lumineuse et joyeuse de sa compagne Finlandaise. Mais les démons intérieurs sont restés. Avec l’écriture, ceux-ci reviennent hanter Drowak à l’image de ces rats qui le poursuivent. L’écriture devient à la fois source de joie et d’angoisse, l’alcool n’étant plus un rempart aussi efficace. « Il n’y a pas de plus grand malheur que de se souvenir des jours heureux quand on est malheureux » répète-t-il à une Lina décontenancée. En lui permettant de revivre des moments de joie à travers l’écriture, Lina n’a pas conscience qu’elle oblige également Drowak à refaire face à ses démons. Lui qui cachait son mal-être et sa tristesse dans la boisson, masquant ce talent d’écriture qui ne demandait qu’à resurgir, il est confronté au bilan de sa vie.
De multiples anges
Un texte biblique encourage à accueillir des inconnus chez soi car ils peuvent se révéler être des anges… Avec délicatesse, Nicolas Steiner évoque l’enfance blessée et l’enfant intérieur qui ne guérit jamais sauf si quelques rencontres fortuites peuvent apporter réconfort et consolation. C’est ainsi que les anges ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Lina en est sans doute un avec ses grands yeux, sa joie de vivre et son bavardage qui masque ses propres fragilités. Sans doute Hugo Drowak en est-il également un à sa manière pour Lina, qu’il confronte à sa propre solitude ou pour la petite fille battue à qui il laisse une place sur son banc. Et la dernière scène apporte une ultime touche de poésie lorsque Drowak fait une rencontre étonnante alors qu’il est caché dans une benne à ordure…
Un film profondément humain et touchant.



